Texte
texte #
1. DÉFINITION REÇUE #
Suite organisée de mots écrits, qu’on convoque pour parler littérature (« le texte »), exégèse (« texte sacré »), école (« explication de texte »), et juridique (« texte de loi »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le texte. »
- « C’est revenir au texte. »
- « C’est devenu un texte fondateur. »
- « C’est l’éternel texte. »
- « C’est lire le texte. »
- « C’est un texte sacré. »
- « C’est l’explication de texte. »
- « C’est un texte de loi. »
- « C’est rester fidèle au texte. »
- « C’est sans texte. »
- « C’est entre les lignes du texte. »
- « C’est un texte définitif. »
- « C’est dans le texte qu’on est. »
- « C’est l’âme de l’écriture. »
- « C’est un texte bouleversant. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
« Il n’y a pas de hors-texte » (Derrida, De la grammatologie, 1967, mal interprété). Le plaisir du texte (Roland Barthes, 1973). S/Z (Barthes, 1970). Le « texte sacré » (Bible, Coran, Torah). « Sola Scriptura » (Luther, Ad Librum Eximii Magistri Nostri Magistri Ambrosii Catharini, 1521). Le « texte de loi » (Code civil, 21 mars 1804, ~36 000 articles aujourd’hui). « L’explication de texte » française (méthode scolaire depuis Gustave Lanson, Méthodes de l’histoire littéraire, ~1900). Le « paratexte » (Gérard Genette, Seuils, 1987). « Open text » (Umberto Eco, L’œuvre ouverte, 1962). « Texto » (SMS depuis ~2000).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Texte / contexte. Texte / image. Texte / oral. Sacré / profane. Original / traduit. Auteur / lecteur. Lettre / esprit.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut revenir au texte. »
- « C’est un texte fondateur. »
- « C’est l’éternelle texte. »
- « C’est l’âme de l’écriture. »
- « C’est rester fidèle au texte. »
- « C’est un texte bouleversant. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le texte est moins une suite qu’un consentement à se laisser lire. » « Toute société se mesure aux textes qu’elle vénère. » « Le texte est l’autre nom du tissu écrit. » « Sans texte, pas de lecture ; sans lecture, plus de texte. » « Le texte sacré est l’envers du texte profane. » Convient à un livre de Roland Barthes (Le plaisir du texte, 1973), à un essai de Jacques Derrida (De la grammatologie, 1967), à un texte de Gérard Genette (Seuils, 1987).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « le texte définitif », « texte fondateur », rituels solennels ; Twitter / X comme texte court.
- Entreprises : « content marketing », « copywriting », jargon ; user manuals.
- Politiques : « le texte de loi », navette parlementaire ; « fidèle à la lettre du texte », formule.
- Intellectuels : Roland Barthes (Le plaisir du texte, 1973 ; S/Z, 1970) ; Jacques Derrida (De la grammatologie, 1967, “il n’y a pas de hors-texte”) ; Gérard Genette (Seuils, 1987, paratexte) ; Umberto Eco (Lector in fabula, 1979) ; Paul Ricœur (Du texte à l’action, 1986).
- Consultants : « copy », « content strategy », jargon ; SEO copywriting.
- Réseaux sociaux : texto, SMS, long-form text (Twitter long format) ; thread.
- Publicité : copywriting (David Ogilvy Ogilvy on Advertising, 1983), baseline.
- Conversations ordinaires : « envoie-moi un texto », SMS ; « le texte de la loi », formule juridique.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Roland Barthes, dans Le plaisir du texte (1973), a posé la distinction entre texte de plaisir (lecture confortable, conformiste) et texte de jouissance (lecture qui ébranle, transgresse). Dans S/Z (1970, analyse de Sarrasine de Balzac), il a distingué texte lisible (classique, fermé) et texte scriptible (moderne, ouvert, requérant du lecteur la production active). Jacques Derrida, dans De la grammatologie (1967), a forgé : « il n’y a pas de hors-texte » (il n’y a pas de hors-texte) — formule provocante souvent mal lue comme « tout est texte/discours » (idéalisme), alors qu’elle signifie qu’il n’y a pas d’accès au sens sans médiation par les traces/écritures (la « différance » comme structure du sens). Gérard Genette, dans Seuils (1987), a forgé le paratexte (titre, préface, postface, notes, couverture) comme dispositif d’entrée dans le texte. La méthode française d’« explication de texte » remonte à Gustave Lanson (Méthodes de l’histoire littéraire, ~1900) — formalisme scolaire critiqué et défendu en alternance.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Roland Barthes dans S/Z (1970), un texte n’a pas un sens unique « caché » que la lecture aurait à découvrir — il est pluriel, fait de codes croisés (codes herméneutique, sémique, symbolique, proaïrétique, culturel), et chaque lecture en active des combinaisons différentes. Et que comme l’a posé Jacques Derrida dans De la grammatologie (1967), la fameuse phrase « il n’y a pas de hors-texte » ne signifie pas que « tout est langage » au sens idéaliste — elle signifie qu’il n’y a pas d’accès à un sens originaire pré-textuel, toute signification étant déjà inscrite dans un tissu différentiel de traces.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Roland Barthes (1915-1980), dans S/Z (1970, analyse minutieuse de la nouvelle Sarrasine de Balzac, 1830), a distingué texte lisible (classique, fermé, à consommer) et texte scriptible (moderne, ouvert, requérant la coproduction du lecteur) ; puis dans Le plaisir du texte (1973), plaisir (jouissance confortable) et jouissance (perte de soi, transgression). Synthèse théorique dans “La mort de l’auteur” (Manteia V, 1968 ; Aspen Magazine 5+6, 1967). Jacques Derrida (1930-2004), dans De la grammatologie (1967, Éditions de Minuit), a forgé : “Il n’y a pas de hors-texte” — formule de la partie II “Nature, Culture, Écriture” (à propos de Rousseau, Confessions), souvent mal interprétée. Gérard Genette, dans Seuils (1987, Éditions du Seuil — paradoxal !), a forgé le paratexte (péritexte : titre, préface, notes, couverture ; épitexte : entretiens, correspondances). Umberto Eco, dans Lector in fabula. Le rôle du lecteur (1979), a posé le Lecteur Modèle. Paul Ricœur, dans Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II (1986), a fondé l’herméneutique textuelle française. Gustave Lanson (1857-1934), dans Méthodes de l’histoire littéraire (1925, à partir de cours et articles depuis ~1900), a fondé l’explication de texte scolaire française. Le Code civil français a été promulgué le 21 mars 1804 (Code Napoléon) — ~2281 articles à l’origine, ~36 000 aujourd’hui après inflation législative. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Texte : suite organisée de mots qu’on déclare « fondateur » d’autant plus volontiers qu’on ne l’a jamais lu en entier.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Revenir au texte — c’est ce qu’on dit pour mettre fin à une discussion en invoquant une autorité qu’on n’a pas l’intention de citer précisément.