Monde
monde #
1. DÉFINITION REÇUE #
Ensemble de la planète et des sociétés humaines, qu’on convoque pour parler globalisation (« le monde change »), grandeur (« le monde entier »), fin (« la fin du monde »), et journal de référence (« Le Monde »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le monde. »
- « C’est le monde entier. »
- « C’est le monde change. »
- « C’est le monde d’après. »
- « C’est devenu un monde fou. »
- « C’est l’éternel monde. »
- « C’est la fin du monde. »
- « C’est le monde libre. »
- « C’est le monde occidental. »
- « C’est le monde du travail. »
- « C’est avoir le monde à ses pieds. »
- « C’est faire le tour du monde. »
- « C’est dans le monde qu’on est. »
- « C’est l’âme de la planète. »
- « C’est aller dans le monde. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La photo de la Terre depuis Apollo (« blue marble », 1972). Le globe terrestre. « Le monde d’après » du COVID. « La fin du monde » apocalyptique. Le Monde (journal fondé en 1944). Le « tour du monde » (Phileas Fogg, Jules Verne). Le « monde libre » de la guerre froide. Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932). Le « monde du travail », sociologique. Le « bout du monde » (lieu reculé).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Monde / pays. Monde / nation. Mondial / local. Vieux / nouveau monde. Riche / pauvre. Libre / asservi. Avant / après.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « C’est le monde. »
- « C’est le monde change. »
- « C’est l’éternel monde. »
- « C’est l’âme de la planète. »
- « C’est faire le tour du monde. »
- « C’est le monde entier. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le monde est moins une planète qu’un consentement à se reconnaître planétaire. » « Toute société se mesure au monde qu’elle imagine. » « Le monde est l’autre nom de la totalité habitée. » « Sans monde, pas de nation ; sans nation, plus de monde. » « Le monde d’après est l’envers du monde d’avant. » Convient à un livre de Hannah Arendt (La condition de l’homme moderne), à un essai d’Edgar Morin (Terre-Patrie), à un texte de Bruno Latour (Où atterrir ?).
7. CLICheS PAR MILIEU #
- Médias : « le monde change », « le monde d’après », rituels.
- Entreprises : « global », « world-class », « world leader » omniprésent.
- Politiques : « le monde occidental », « le monde libre », « le monde de demain ».
- Intellectuels : Hannah Arendt (Condition de l’homme moderne, 1958, « amour du monde ») ; Edgar Morin (Terre-Patrie, 1993) ; Bruno Latour (Où atterrir ?, 2017) ; Yuval Harari.
- Consultants : « global strategy », « world-class ».
- Réseaux sociaux : « our world », photos planétaires ; « around the world » Instagram.
- Publicité : « bienvenue dans le monde de », « notre monde », caution universelle.
- Conversations ordinaires : « le monde entier », hyperbole ; « le monde change », constat banal.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le « monde » est concept géographique (la Terre) et imaginaire (notre monde culturel). « Le monde d’après » du COVID est devenu cliché politique sans contenu précis. La « fin du monde » est annoncée à chaque crise (climat, nucléaire, IA) — coexistence avec la persistance du monde. Le « tour du monde » est devenu marchandise touristique (Phileas Fogg, Jules Verne, 1872 ; aujourd’hui ~6 mois en croisière de luxe). Le « monde libre » de la guerre froide a perdu son sens depuis 1989.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a posé Hannah Arendt dans La condition de l’homme moderne (1958), « le monde » désigne quelque chose de spécifique : l’« entre-deux » humain construit (institutions, œuvres, durabilité) — pas la planète, ni la nature. L’« amour du monde » est l’attachement à ce monde institué. Et que comme l’a démontré Bruno Latour dans Où atterrir ? (2017), la modernité globale s’est définie par une fuite vers le « global » déterritorialisé — il faut désormais « atterrir » dans un monde fini, terrestre.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Hannah Arendt, dans La condition de l’homme moderne (1958), a distingué “Terre” (nature donnée) et “monde” (entre-deux construit par les humains : institutions, œuvres, durabilité). L‘“amour du monde” (amor mundi) est attachement à ce monde institué. Edgar Morin, dans Terre-Patrie (1993, avec Anne Brigitte Kern), a posé une politique planétaire de la conscience commune. Bruno Latour, dans Où atterrir ? (2017) et Mémo sur la nouvelle classe écologique (2022), a critiqué la fuite moderne vers le “global” déterritorialisé — il faut atterrir. Yuval Noah Harari, dans Sapiens (2011) et Homo Deus, fait l’histoire planétaire. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Monde : ensemble de la planète qu’on déclare « entier » d’autant plus volontiers qu’on en a vu une fraction très limitée.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Le monde change — c’est ce qu’on dit pour signaler qu’on assiste sans agir.