Mal
mal #
1. DÉFINITION REÇUE #
Ce qui est contraire au bien (morale, théologie), ou douleur physique (« avoir mal »), qu’on convoque pour parler éthique (« le problème du mal »), banalité (Arendt), souffrance, et axe géopolitique (Bush : « axe du mal »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le mal. »
- « C’est le mal absolu. »
- « C’est le mal nécessaire. »
- « C’est la banalité du mal. »
- « C’est devenu un mal pour un bien. »
- « C’est l’éternel mal. »
- « C’est l’axe du mal. »
- « C’est le bien et le mal. »
- « C’est faire du mal. »
- « C’est avoir mal. »
- « C’est combattre le mal. »
- « C’est le mal incarné. »
- « C’est dans le mal qu’on est. »
- « C’est l’âme du mauvais. »
- « C’est un mal de chien. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Le démon de la théologie chrétienne. Adolf Eichmann au procès de Jérusalem. Hannah Arendt et « la banalité du mal » (1963). L’« axe du mal » de George W. Bush (Iran-Iraq-Corée du Nord, 2002). Le « problème du mal » de Leibniz (théodicée). La « radicalité du mal » kantienne. Les Fleurs du Mal de Baudelaire. Le mal-être adolescent. Le « mal de dos », « mal du siècle ». Voldemort, Sauron, Joker comme figures du mal.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Mal / bien. Mal / souffrance. Absolu / relatif. Naturel / moral. Personnel / structurel. Évitable / inévitable. Spirituel / physique.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut combattre le mal. »
- « C’est un mal pour un bien. »
- « C’est l’éternel mal. »
- « C’est l’âme du mauvais. »
- « C’est la banalité du mal. »
- « Sans mal, plus de bien. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le mal est moins un acte qu’un consentement à ne pas penser. » « Toute société se mesure au mal qu’elle nomme. » « Le mal est l’autre nom du défaut métaphysique. » « Sans mal, pas de bien ; sans bien, plus de mal. » « Le mal banal est l’envers du mal radical. » Convient à un livre de Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem), à un essai de Paul Ricœur (Le mal), à un texte de Leibniz (Théodicée).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « banalité du mal » (souvent mal employée) ; « combattre le mal », rituels.
- Entreprises : « lesser evil » comme calcul stratégique.
- Politiques : « axe du mal » (Bush 2002) ; « combat du bien contre le mal » manichéisme.
- Intellectuels : Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem, 1963) ; Paul Ricœur (Le mal, 1986) ; Jean Nabert (Essai sur le mal) ; Susan Neiman (Penser le mal).
- Consultants : « lesser evil decision », rare.
- Réseaux sociaux : « le mal », formules manichéennes ; mèmes.
- Publicité : « lutter contre le mal », rare ; assurance/santé.
- Conversations ordinaires : « j’ai mal », plainte physique ; « pas mal », approbation française paradoxale.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le mal est absolu (en théologie : Augustin, le Diable) et relatif (en sociologie : selon les contextes). « Banalité du mal » d’Arendt est massivement employé et souvent mal compris — Arendt voulait dire : Eichmann n’était pas un monstre, mais un fonctionnaire incapable de penser, ce qui est plus inquiétant. La rhétorique manichéenne « axe du mal » (Bush 2002) a justifié des interventions militaires aux résultats discutables. Le « mal nécessaire » est compromis politique permanent (Machiavel).
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a posé Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem (1963), la « banalité du mal » signifie que le mal extrême peut être commis sans haine, par simple incapacité à penser ce qu’on fait — Eichmann n’était pas un monstre, ce qui est plus inquiétant. Et que comme l’a documenté Paul Ricœur dans Le mal (1986), le « problème du mal » est philosophiquement plus complexe qu’une opposition bien/mal — il faut distinguer mal moral (volonté), mal physique (souffrance), et mal métaphysique (limitation).
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963), a forgé la formule la plus mal comprise du XXe siècle : la “banalité du mal” ne dit pas que le mal est banal, mais qu’il peut être commis par des hommes ordinaires incapables de penser ce qu’ils font — plus inquiétant que la figure du monstre. Paul Ricœur, dans Le mal. Un défi à la philosophie et à la théologie (1986), distingue mal moral, physique, métaphysique. Susan Neiman, dans Penser le mal (2002), a fait l’archéologie philosophique. Leibniz, dans la Théodicée (1710), avait posé “le problème du mal” comme défi à la justification divine. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Mal : ce qui est contraire au bien qu’on déclare absolu chez l’adversaire et nuancé chez soi.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
La banalité du mal — c’est ce qu’on cite pour faire savant en évitant le sens qu’Arendt y mettait.