Peinture
peinture #
1. DÉFINITION REÇUE #
Art de représenter par couleurs, qu’on convoque pour parler beaux-arts (« la peinture classique »), musée (« peinture exposée »), contemporain (« je ne comprends pas cette peinture »), et bricolage (« faire la peinture »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la peinture. »
- « C’est la grande peinture. »
- « C’est devenu une peinture contemporaine. »
- « C’est l’éternelle peinture. »
- « C’est la peinture à l’huile. »
- « C’est la peinture moderne. »
- « C’est la peinture abstraite. »
- « C’est la peinture rupestre. »
- « C’est mon enfant aurait fait ça. »
- « C’est aimer la peinture. »
- « C’est faire la peinture. »
- « C’est devenu un Picasso. »
- « C’est dans la peinture qu’on est. »
- « C’est l’âme de l’art. »
- « C’est une peinture qui parle. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La Joconde de Léonard (au Louvre). Les Nymphéas de Monet (Orangerie). Guernica de Picasso (1937). Le cri de Munch (1893). Les Ménines de Velázquez (1656). La nuit étoilée de Van Gogh (1889). L’art rupestre (Lascaux ~17 000 ans, Chauvet ~36 000 ans). L’« art contemporain » incompris (Duchamp, Mondrian, Pollock). Mon enfant aurait fait ça (cliché anti-art moderne). La « peinture à l’huile c’est difficile, mais c’est bien plus beau que la peinture à l’eau » (comptine). Vermeer et la Jeune fille à la perle.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Peinture / sculpture. Peinture / photo. Figurative / abstraite. Ancienne / contemporaine. Beaux-arts / bricolage. Original / copie. Comprise / incomprise.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « C’est la peinture. »
- « C’est la grande peinture. »
- « C’est l’éternelle peinture. »
- « C’est l’âme de l’art. »
- « C’est une peinture qui parle. »
- « C’est faire la peinture. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La peinture est moins un art qu’un consentement à se laisser regarder. » « Toute société se mesure à la peinture qu’elle conserve. » « La peinture est l’autre nom du visible institué. » « Sans peinture, pas de musée ; sans musée, plus de peinture. » « La peinture abstraite est l’envers de la peinture figurative. » Convient à un livre de Maurice Merleau-Ponty (L’œil et l’esprit, 1964), à un essai d’Henri Focillon (Vie des formes, 1934), à un texte de John Berger (Ways of Seeing, 1972).
7. CLICheS PAR MILIEU #
- Médias : « la grande peinture », rituels expositions ; « peinture contemporaine » incomprise.
- Entreprises : peinture comme métaphore (« vue d’ensemble », « masterpiece »).
- Politiques : politique culturelle peinture, subventions FRAC, FNAC.
- Intellectuels : Maurice Merleau-Ponty (L’œil et l’esprit, 1964) ; Henri Focillon (Vie des formes, 1934) ; John Berger (Ways of Seeing, 1972) ; Daniel Arasse sur la peinture italienne.
- Consultants : peu présent.
- Réseaux sociaux : Instagram et la peinture sur les murs ; tutoriels TikTok.
- Publicité : « comme un tableau », caution esthétique.
- Conversations ordinaires : « j’aime la peinture », signal culturel ; « je ne comprends pas l’art moderne ».
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
La peinture classique (Renaissance, baroque, classicisme) est vénérée et l’art contemporain (depuis 1900) reste massivement incompris ou méprisé (« mon enfant aurait fait ça »). Picasso est le peintre le plus volé au monde (~1100 œuvres volées). La Joconde (Léonard, ~1503) est l’œuvre la plus visitée — ~9 millions de visiteurs/an passent devant pour ~30 secondes en moyenne. L’art rupestre (Lascaux 17 000 ans, Chauvet 36 000 ans) montre que la peinture remonte aux origines de l’humanité. Le marché de l’art contemporain est en bulle spéculative (Hirst, Banksy, Koons, Kaws).
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Maurice Merleau-Ponty dans L’œil et l’esprit (1964, son dernier texte), la peinture n’est pas une « représentation » mais une pensée du visible — le peintre voit pour nous et nous fait voir. Pas un décalque, une opération. Et que comme l’a posé John Berger dans Ways of Seeing (1972, Voir le voir), notre façon de regarder la peinture est massivement structurée par des conventions sociales et idéologiques — la « grande peinture » occidentale a longtemps été masculine, blanche, propriétaire.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Maurice Merleau-Ponty, dans L’œil et l’esprit (1964, posthume), a écrit la phénoménologie majeure de la peinture — “le peintre voit pour nous, et nous fait voir”. John Berger, dans Ways of Seeing (1972, série BBC et livre, Voir le voir), a démonté l’idéologie de la peinture occidentale (vision masculine, propriété, possession). Daniel Arasse, dans On n’y voit rien (2000) et son œuvre, a fait redécouvrir l’art italien. Henri Focillon, dans Vie des formes (1934), a fait l’analyse formelle. Hans Belting, dans L’histoire de l’art est-elle finie ? (1995), a posé la question. L’art rupestre (Lascaux ~17 000 ans, Chauvet ~36 000 ans) montre la peinture comme pratique anthropologique fondatrice. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Peinture : art de représenter par couleurs qu’on déclare « grand art » d’autant plus volontiers qu’on ne s’attarde pas plus de 30 secondes devant.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Mon enfant aurait fait ça — c’est ce qu’on dit pour disqualifier l’art moderne qu’on n’a pas pris le temps de comprendre.