Deuil
deuil #
1. DÉFINITION REÇUE #
État consécutif à une perte, qu’on a longtemps codifié (vêtements noirs, période d’abstinence) et qu’on a transformé en parcours psychologique en cinq étapes (Kübler-Ross).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « Faire son deuil. »
- « C’est un travail de deuil. »
- « C’est un deuil impossible. »
- « C’est les cinq étapes du deuil. »
- « C’est un deuil pathologique. »
- « C’est un deuil collectif. »
- « C’est un deuil national. »
- « C’est l’effet deuil. »
- « C’est plus dur que prévu, le deuil. »
- « Faut accepter le deuil. »
- « Faut laisser le temps au temps. »
- « C’est un deuil prolongé. »
- « C’est devenu un mot psychologisé. »
- « C’est un deuil de vie. »
- « C’est un deuil amoureux. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Le voile noir. Les habits sombres. La couronne sur la tombe. La photo encadrée. La cérémonie funèbre. Le « livre des condoléances ». La place vide à table. Le monument aux morts. Le « deuil national » avec drapeaux en berne. La pyramide Kübler-Ross : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. La psychologue avec carnet.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Deuil / chagrin. Personnel / collectif. Religieux / laïque. Codifié / libre. Court / prolongé. Sain / pathologique. Privé / public. Travail de deuil / abandon. Étapes / chaos.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut faire son deuil. »
- « Le temps panse. »
- « C’est un travail. »
- « Sans deuil, pas de reconstruction. »
- « C’est dans le deuil qu’on se reconstruit. »
- « Faut respecter le deuil. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le deuil est moins une fin qu’un consentement à autre chose. » « Toute société se mesure à la manière dont elle ritualise ses deuils. » « Le deuil est l’autre nom de l’amour qui survit. » « Sans deuil, pas de mémoire ; sans mémoire, pas de soi. » « Le deuil pathologique est ce qui dit l’absence de rituels collectifs. » Convient à un livre de Vincent Cespedes, à un essai de Cynthia Fleury, à un texte de Roland Barthes (Journal de deuil).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « deuil national », « la France en deuil », rituels.
- Entreprises : « deuil organisationnel », rare.
- Politiques : « deuil national », « hommage aux victimes », rituel post-attentat.
- Intellectuels : Roland Barthes, Journal de deuil ; Kübler-Ross sur les cinq étapes.
- Consultants : « grief management at work ».
- Réseaux sociaux : « rip », emoji bougie, hashtag mémoriel.
- Publicité : pompes funèbres, contrats obsèques.
- Conversations ordinaires : « il fait son deuil », ton compatissant.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le deuil est intime et public. Codifié et libre. Travail et abandon. Religieux et psychologisé. Étapes (Kübler-Ross) et chaos. À faire et à laisser. La société dit qu’il faut faire son deuil sans donner les moyens du temps.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que les fameuses « cinq étapes du deuil » de Kübler-Ross sont massivement contestées scientifiquement — la psychologie contemporaine montre que le deuil ne suit pas un modèle linéaire. Et que comme l’a montré Roland Barthes dans son Journal de deuil, le deuil échappe à la rationalisation.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Roland Barthes, dans son Journal de deuil écrit après la mort de sa mère, a renvoyé dos à dos les théories psychologisantes du deuil. Les “cinq étapes” de Kübler-Ross sont devenues un cliché — mais elles ont été massivement contestées scientifiquement. Le deuil ne suit pas un modèle linéaire. Cynthia Fleury, dans Ci-gît l’amer, propose une autre voie : la sublimation. Et comme l’a noté Philippe Ariès, nous avons perdu les rituels collectifs qui donnaient au deuil une forme partagée. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Deuil : état consécutif à une perte, qu’on demande aux endeuillés de « faire » comme un exercice psychologique en cinq étapes.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Faut faire son deuil — c’est ce qu’on dit pour transformer une douleur en tâche à accomplir.