Solution
solution #
1. DÉFINITION REÇUE #
Réponse à un problème, qu’on convoque pour parler management (« solution gagnante »), politique (« il y a forcément une solution »), chimie (« solution aqueuse »), et morale (« solution finale »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la solution. »
- « C’est la solution miracle. »
- « C’est devenu une solution évidente. »
- « C’est l’éternelle solution. »
- « C’est il y a forcément une solution. »
- « C’est trouver la solution. »
- « C’est sans solution. »
- « C’est apporter des solutions. »
- « C’est la solution gagnante. »
- « C’est une solution durable. »
- « C’est ne pas être la solution mais le problème. »
- « C’est la solution clé en main. »
- « C’est dans la solution qu’on est. »
- « C’est l’âme de la pragmatique. »
- « C’est une solution radicale. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La « solution finale » (Endlösung, terminologie nazie, conférence de Wannsee 20 janvier 1942). « Be part of the solution, not part of the problem » (Eldridge Cleaver, Soul on Ice, 1968, repris par Robert Kennedy). « Il y a toujours une solution » (cliché optimiste). La « solution miracle » (snake oil). Le « quick fix » américain. Le « solutionisme technologique » (Evgeny Morozov, To Save Everything, Click Here, 2013). « Solution gagnant-gagnant » (win-win). « Solution clé en main » (commerce). La solution mathématique (équation). Le « théorème » et sa solution. L’« indissoluble » de l’amour (mariage). Frantz Fanon (Les damnés de la terre, 1961, sur les fausses solutions).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Solution / problème. Solution / question. Bonne / mauvaise. Durable / éphémère. Globale / locale. Technique / politique. Miraculeuse / progressive.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut trouver des solutions. »
- « C’est il y a forcément une solution. »
- « C’est l’éternelle solution. »
- « C’est l’âme de la pragmatique. »
- « C’est apporter des solutions. »
- « C’est une solution radicale. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La solution est moins une réponse qu’un consentement à se laisser pacifier. » « Toute société se mesure aux solutions qu’elle invente. » « La solution est l’autre nom du problème refoulé. » « Sans solution, pas de problème ; sans problème, plus de solution. » « La solution miracle est l’envers de la solution longue. » Convient à un livre d’Evgeny Morozov (Pour tout résoudre cliquez ici, 2013), à un essai d’Henri Bergson (L’évolution créatrice, 1907, sur l’intelligence et les problèmes), à un texte de Karl Popper (Conjectures et réfutations, 1963).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « il y a forcément une solution », rituel optimiste ; « solution radicale », emphase.
- Entreprises : « we deliver solutions », « one-stop-solution », « solution-oriented », jargon massif central.
- Politiques : « apporter des solutions concrètes », formule transversale ; « pas de solution sans… », rhétorique.
- Intellectuels : Evgeny Morozov (Pour tout résoudre cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique, To Save Everything, Click Here, 2013) ; Henri Bergson (sur l’intelligence comme résolveuse de problèmes) ; Frantz Fanon (sur les fausses solutions coloniales) ; Hannah Arendt (sur la « solution finale » et la banalité du mal).
- Consultants : « solutions provider, « bespoke solutions », « turnkey », jargon massif (Accenture, McKinsey, Deloitte).
- Réseaux sociaux : « solution-driven », « get to the solution », hustle culture.
- Publicité : « la solution à… », accroche standard ; brands comme « solutions ».
- Conversations ordinaires : « il y a forcément une solution », apaisement ; « sois la solution, pas le problème », injonction.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Evgeny Morozov, dans Pour tout résoudre cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique (To Save Everything, Click Here. The Folly of Technological Solutionism, 2013), a forgé le « solutionnisme » : idéologie selon laquelle tout problème peut et doit être résolu par la technologie (apps, algorithmes), au prix de reformuler les problèmes pour les rendre solubles techniquement. Critique adressée à la Silicon Valley. Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963), a analysé la « solution finale » (Endlösung) nazie comme exemple-limite de la pensée bureaucratique. Henri Bergson (L’évolution créatrice, 1907) avait posé l’intelligence comme « faculté de fabriquer des outils et de poser des problèmes » plus que de les résoudre. Karl Popper (Conjectures et réfutations, 1963) défendait : « toute solution d’un problème en pose de nouveaux ; et plus le problème original était profond, plus audacieuse sa solution, plus intéressants seront les nouveaux problèmes ». La rhétorique « il y a forcément une solution » est cliché coaching.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Evgeny Morozov dans Pour tout résoudre cliquez ici (2013), le « solutionnisme » contemporain (idéologie Silicon Valley : tout problème est solvable par une app ou un algorithme) reformule les problèmes politiques (obésité, criminalité, inégalités) en problèmes techniques, masquant leur dimension irréductiblement collective et conflictuelle. Et que comme l’a posé Karl Popper dans Conjectures et réfutations (1963), une « solution » à un problème scientifique n’est jamais finale — elle pose toujours de nouveaux problèmes, qu’elle dévoile en se construisant. La science progresse par problèmes mieux posés, pas par solutions définitives.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Evgeny Morozov (né 1984, Biélorussie), dans Pour tout résoudre cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique (To Save Everything, Click Here. The Folly of Technological Solutionism, 2013, suite de The Net Delusion, 2011), a forgé le “solutionnisme technologique” — idéologie Silicon Valley qui présuppose que tout problème peut être résolu par la technique, au prix de reformuler les problèmes politiques en problèmes techniques. Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (Eichmann in Jerusalem. A Report on the Banality of Evil, 1963, articles dans The New Yorker puis livre), a analysé la “solution finale” (Endlösung der Judenfrage, terme nazi formalisé à la conférence de Wannsee, 20 janvier 1942, sous la présidence de Reinhard Heydrich). Karl Popper, dans Conjectures et réfutations. La croissance du savoir scientifique (Conjectures and Refutations. The Growth of Scientific Knowledge, 1963), a posé que toute solution scientifique pose de nouveaux problèmes. Henri Bergson, dans L’évolution créatrice (1907), a posé l’intelligence comme faculté de poser autant que de résoudre des problèmes — Gilles Deleuze a repris cela dans Bergsonisme (1966) : “la vérité d’un problème n’est pas dans sa solution mais dans la manière dont il est posé”. La formule “be part of the solution, not part of the problem” est attribuée à Eldridge Cleaver (Soul on Ice, 1968) puis reprise par Robert F. Kennedy. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Solution : réponse à un problème qu’on déclare « miracle » d’autant plus volontiers qu’elle est devenue le problème suivant en six mois.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Il y a forcément une solution — c’est ce qu’on dit pour interdire à autrui de poser correctement le problème.