Mémoire
mémoire #
1. DÉFINITION REÇUE #
Faculté de se souvenir (psychologique), ou histoire commune (« mémoire collective »), qu’on convoque pour parler psychologie (Alzheimer), histoire (« devoir de mémoire »), informatique (« RAM, ROM »), et politique (« lieux de mémoire »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la mémoire. »
- « C’est la mémoire collective. »
- « C’est le devoir de mémoire. »
- « C’est devenu un défaut de mémoire. »
- « C’est l’éternelle mémoire. »
- « C’est les lieux de mémoire. »
- « C’est avoir bonne mémoire. »
- « C’est la mémoire vive. »
- « C’est la mémoire morte. »
- « C’est la mémoire de poisson. »
- « C’est la perte de mémoire. »
- « C’est garder en mémoire. »
- « C’est dans la mémoire qu’on est. »
- « C’est l’âme du passé. »
- « C’est la mémoire et l’oubli. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La madeleine de Proust (À la recherche du temps perdu). Le « palais de mémoire » mnémotechnique antique. La maladie d’Alzheimer. La mémoire collective de Maurice Halbwachs (1925). Les « lieux de mémoire » de Pierre Nora (1984-1992). Le devoir de mémoire (Shoah, 1995 Chirac). Le « 11 novembre » mémoriel. La RAM/ROM informatique. Le « mémoire » universitaire (master). L’« amnésie collective ». La « guerre des mémoires » (Algérie, esclavage).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Mémoire / oubli. Mémoire / histoire. Individuelle / collective. Vraie / fausse. Devoir / liberté. Mémorielle / scientifique. Sélective / exhaustive.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut un devoir de mémoire. »
- « C’est la mémoire collective. »
- « C’est l’éternelle mémoire. »
- « C’est l’âme du passé. »
- « C’est garder en mémoire. »
- « Sans mémoire, plus rien. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La mémoire est moins une faculté qu’un consentement à laisser remonter. » « Toute société se mesure aux mémoires qu’elle entretient. » « La mémoire est l’autre nom du passé vivant. » « Sans mémoire, pas d’identité ; sans identité, plus de mémoire. » « La mémoire collective est l’envers de l’oubli officiel. » Convient à un livre de Pierre Nora (Les lieux de mémoire), à un essai de Paul Ricœur (La mémoire, l’histoire, l’oubli), à un texte de Maurice Halbwachs (Les cadres sociaux de la mémoire).
7. CLICHéS PAR MILIEU #
- Médias : « devoir de mémoire », « guerre des mémoires », rituels.
- Entreprises : « company memory », « institutional memory ».
- Politiques : « devoir de mémoire » Vél d’Hiv 1995 (Chirac) ; commémorations.
- Intellectuels : Maurice Halbwachs (Les cadres sociaux de la mémoire, 1925) ; Pierre Nora (Les lieux de mémoire, 1984-1992) ; Paul Ricœur (La mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000) ; Annette Wieviorka (L’ère du témoin).
- Consultants : « knowledge management », « institutional memory ».
- Réseaux sociaux : « 11 novembre », « 27 janvier » (Shoah) commémorations virales.
- Publicité : « gardez en mémoire », « mémoire de… », assurance.
- Conversations ordinaires : « j’ai une mémoire de poisson rouge », plainte ; « bonne mémoire », compliment.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
La mémoire est valorisée (devoir, transmission) et défaillante (Alzheimer, oubli). Individuelle (psychologie) et collective (sociologie). Le « devoir de mémoire » a explosé depuis les années 1990 (Shoah, esclavage, Algérie) — risque d’« hyperémorisation » qui paralyse l’histoire (selon Tony Judt). La « guerre des mémoires » (mémoire de l’esclavage vs mémoire de la colonisation, Vichy vs Résistance) traverse la société française. La maladie d’Alzheimer touche ~1 million de personnes en France (DREES) — défi sociétal.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Maurice Halbwachs dans Les cadres sociaux de la mémoire (1925, posthume), la mémoire individuelle est massivement structurée socialement — on se souvient à travers les cadres collectifs (famille, classe, nation). Et que comme l’a documenté Pierre Nora dans Les lieux de mémoire (1984-1992), la mémoire contemporaine se manifeste moins dans une « tradition vivante » que dans des « lieux » (institutions, monuments, archives) — la « mémoire patrimoniale » remplace la mémoire vécue.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Maurice Halbwachs, dans Les cadres sociaux de la mémoire (1925, La mémoire collective posthume 1950), a sociologisé la mémoire — toute mémoire individuelle est structurée par des cadres collectifs (famille, classe, nation, génération). Pierre Nora, dans Les lieux de mémoire (1984-1992), a forgé le concept fondateur — la mémoire contemporaine se déplace de la tradition vivante vers les “lieux” (institutions, monuments, archives, jours commémoratifs). Paul Ricœur, dans La mémoire, l’histoire, l’oubli (2000), a fait la philosophie politique du devoir de mémoire. Annette Wieviorka, dans L’ère du témoin (1998), a analysé la mutation de la mémoire de la Shoah. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Mémoire : faculté de se souvenir qu’on déclare collective d’autant plus volontiers qu’elle est sélective.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Le devoir de mémoire — c’est ce qu’on dit pour évoquer un passé qu’on n’a pas envie d’analyser au présent.