Index Lettre L

Lieu

lieu #

1. DÉFINITION REÇUE #

Endroit, ou lieu commun (« c’est un lieu commun »), qu’on convoque pour parler espace (« avoir lieu »), rhétorique (« les topoi »), géographie (« lieu de mémoire »), et tourisme (« visiter les lieux »).

2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #

  • « C’est le lieu. »
  • « C’est un lieu commun. »
  • « C’est le lieu de mémoire. »
  • « C’est devenu un lieu touristique. »
  • « C’est l’éternel lieu. »
  • « C’est un lieu sacré. »
  • « C’est le lieu du crime. »
  • « C’est un lieu unique. »
  • « C’est le lieu de rencontre. »
  • « C’est un lieu de transmission. »
  • « C’est avoir lieu. »
  • « C’est sans lieu ni date. »
  • « C’est dans le lieu qu’on est. »
  • « C’est l’âme du territoire. »
  • « C’est le lieu et le moment. »

3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #

Le lieu du crime sous scellés. Le « lieu de mémoire » de Pierre Nora. Le « lieu unique » de Patrick Bouchain. Le « lieu sacré » (Lourdes, Mecque, Vatican). Le « non-lieu » de Marc Augé. Le « lieu commun » comme cliché (et comme topos antique). Le « tiers-lieu » de Ray Oldenburg (1989). Le « avoir lieu » des notices d’événement. L’« utopie » (étymologiquement : non-lieu).

4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #

Lieu / non-lieu. Lieu / espace. Concret / symbolique. Public / privé. Permanent / éphémère. Local / global. Sacré / profane.

5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #

  • « C’est un lieu commun. »
  • « C’est le lieu de mémoire. »
  • « C’est l’éternel lieu. »
  • « C’est l’âme du territoire. »
  • « Faut un lieu pour… »
  • « Sans lieu, plus d’événement. »

6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #

« Le lieu est moins un endroit qu’un consentement à se laisser localiser. » « Toute société se mesure aux lieux qu’elle consacre. » « Le lieu est l’autre nom de l’espace habité. » « Sans lieu, pas d’événement ; sans événement, plus de lieu. » « Le lieu de mémoire est l’envers du non-lieu. » Convient à un livre de Pierre Nora (Les lieux de mémoire), à un essai de Marc Augé (Non-lieux), à un texte d’Yves Lacoste sur la géographie.

7. CLICHÉS PAR MILIEU #

  • Médias : « lieu du crime », « lieu de mémoire », rituels.
  • Entreprises : « workplace », « third place », rhétorique.
  • Politiques : « lieux de pouvoir », « lieux symboliques » (Panthéon, Élysée).
  • Intellectuels : Pierre Nora (Les lieux de mémoire, 1984-1992) ; Marc Augé (Non-lieux, 1992) ; Ray Oldenburg (The Great Good Place, 1989, tiers-lieu) ; Michel de Certeau sur les pratiques de l’espace.
  • Consultants : « workplace strategy », « third place » revisité.
  • Réseaux sociaux : « lieux à voir », guides voyage ; #placestobe.
  • Publicité : « le lieu pour… », tourisme ; « un lieu unique ».
  • Conversations ordinaires : « ça a eu lieu », fait ; « un lieu sympa », approbation banale.

8. CONTRADICTIONS COURANTES #

Le lieu est concret (un endroit) et symbolique (un lieu de mémoire). Les « non-lieux » de Marc Augé (aéroports, autoroutes, centres commerciaux) prolifèrent — espaces de transit anonyme. Les « lieux de mémoire » de Pierre Nora ont commencé comme analyse savante (1984) — devenus catégorie patrimoniale officielle. Le « lieu commun » est à la fois cliché linguistique et concept rhétorique antique (topoi communs d’Aristote, Topiques) — origine perdue dans l’usage péjoratif.

9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #

Que comme l’a posé Pierre Nora dans Les lieux de mémoire (1984-1992, sept tomes), le « lieu de mémoire » n’est pas un lieu géographique mais une « unité significative » de la mémoire collective (Marianne, le 14 juillet, le tour de France, le Panthéon) — concept analytique majeur. Et que comme l’a documenté Marc Augé dans Non-lieux (1992), la modernité produit massivement des espaces sans identité, sans histoire, sans relation (aéroports, autoroutes, centres commerciaux, hôtels de chaîne) — c’est notre « surmodernité ».

10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #

« Pierre Nora, dans Les lieux de mémoire (1984-1992, sept tomes), a inventé un concept analytique majeur : un “lieu de mémoire” peut être géographique (Panthéon) mais aussi temporel (14 juillet), institutionnel (l’École), symbolique (la Marseillaise). Marc Augé, dans Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité (1992), a forgé “non-lieux” pour qualifier les espaces de transit anonyme (aéroports, autoroutes, centres commerciaux). Ray Oldenburg, dans The Great Good Place (1989), a théorisé le “third place” (premier lieu : foyer ; deuxième : travail ; tiers-lieu : café, club, association) — concept popularisé en France récemment. »

11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #

Lieu : endroit qu’on déclare « unique » d’autant plus qu’il ressemble à tous les autres lieux uniques.

12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #

C’est un lieu commun — c’est ce qu’on dit pour décrire ce qu’on est en train de dire soi-même.

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