Grâce
grâce #
1. DÉFINITION REÇUE #
Don gratuit (théologie), élégance (« la grâce d’un mouvement »), ou pardon (« grâce présidentielle »), qu’on convoque pour parler beauté, miséricorde, et fin de peine (« le droit de grâce »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la grâce. »
- « C’est la grâce divine. »
- « C’est l’état de grâce. »
- « C’est la grâce présidentielle. »
- « C’est devenue une grâce naturelle. »
- « C’est l’éternelle grâce. »
- « C’est la grâce du danseur. »
- « C’est la grâce du mouvement. »
- « C’est avec grâce. »
- « C’est tomber en grâce. »
- « C’est la grâce qui sauve. »
- « C’est la grâce d’une époque. »
- « C’est dans la grâce qu’on est. »
- « C’est l’âme de l’élégance. »
- « C’est par la grâce de Dieu. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La Vierge de la Visitation. Les Trois Grâces de Botticelli. L’« annonciation ». La danseuse étoile. Pavarotti chantant en grâce. L’« état de grâce » du Président élu. La « grâce présidentielle » du 14 juillet (à Carmaux, abolie). Le « par la grâce de Dieu » du serment royal. Le « grace under pressure » d’Hemingway. La « grâce kantienne ».
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Grâce / nature. Grâce / mérite. Divine / humaine. Élégance / efficacité. Gratuite / méritée. Religieuse / esthétique. Pardon / sanction.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « C’est la grâce. »
- « C’est l’état de grâce. »
- « C’est l’éternelle grâce. »
- « C’est l’âme de l’élégance. »
- « C’est par la grâce de Dieu. »
- « C’est la grâce qui sauve. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La grâce est moins un don qu’un consentement à être touché. » « Toute société se mesure à la grâce qu’elle reconnaît. » « La grâce est l’autre nom du don sans contrepartie. » « Sans grâce, pas d’élégance ; sans élégance, plus de grâce. » « La grâce divine est l’envers du mérite humain. » Convient à un livre de Simone Weil (La pesanteur et la grâce), à un essai de Jean Starobinski (Largesse), à un texte de Heinrich von Kleist (Sur le théâtre de marionnettes).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « état de grâce » présidentiel (100 jours), rituel.
- Entreprises : « grace period », « graceful degradation ».
- Politiques : « état de grâce », formule de début de mandat ; « grâce présidentielle » jusqu’en 2007.
- Intellectuels : Simone Weil (La pesanteur et la grâce) ; Jean Starobinski ; Kleist sur la grâce ; Saint Paul (théologie de la grâce).
- Consultants : « grace period », « graceful exit ».
- Réseaux sociaux : « grâce à », tournure rituelle ; « tomber en grâce/en disgrâce ».
- Publicité : « tout en grâce », parfums, mode ; « élégance ».
- Conversations ordinaires : « grâce à toi », gratitude ; « avec grâce », approbation.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
La grâce est gratuite (en théologie) et méritée (en idéologie protestante : signe d’élection). Divine et profane (élégance, danse). L’« état de grâce » du président est rituellement attendu et rituellement déçu en quelques semaines. La « grâce présidentielle » a été supprimée en France par la révision constitutionnelle de 2008 — elle reste possible à titre individuel. Saint Paul opposait la grâce à la loi ; les modernes opposent la grâce au mérite.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a posé Simone Weil dans La pesanteur et la grâce, la « grâce » est ce qui suspend la logique de la nécessité — moment de respiration dans un monde de causes. Et que comme l’a documenté Jean Starobinski dans Largesse, l’économie chrétienne de la grâce (don gratuit, don de soi) a structuré profondément l’imaginaire occidental du don — l’opposition entre échange marchand et don gratuit en hérite directement.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce (publié 1947, posthume), a fait de la grâce ce qui suspend la pesanteur de la nécessité — un instant où le mécanisme ne tient plus. Saint Paul, dans l’épître aux Romains, opposait la grâce à la loi : on est sauvé par la grâce, pas par les œuvres — débat théologique massif relancé par la Réforme. Heinrich von Kleist, dans Sur le théâtre de marionnettes (1810), pose la grâce comme paradoxalement plus présente chez la marionnette que chez l’humain conscient. Jean Starobinski, dans Largesse (1994), a tracé la généalogie du don gracieux dans l’art occidental. L‘“état de grâce” politique en a hérité la structure : moment suspendu, fragile, qui n’attend que sa fin. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Grâce : don gratuit qu’on appelle « état de grâce » pour le président jusqu’au moment où il ne l’est plus.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
L’état de grâce — c’est ce qu’on dit au début pour préparer l’amer.