Roman
roman #
1. DÉFINITION REÇUE #
Œuvre de fiction narrative en prose, qu’on convoque pour parler littérature (« lire des romans »), théorie (« mort du roman »), récit personnel (« le roman familial »), et politique (« le roman national »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le roman. »
- « C’est un grand roman. »
- « C’est devenu un roman culte. »
- « C’est l’éternel roman. »
- « C’est la mort du roman. »
- « C’est le roman du XXIe siècle. »
- « C’est un roman d’apprentissage. »
- « C’est un roman de gare. »
- « C’est le roman familial. »
- « C’est le roman national. »
- « C’est un roman fleuve. »
- « C’est lire un roman. »
- « C’est dans le roman qu’on est. »
- « C’est l’âme du récit. »
- « C’est un roman bouleversant. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La Princesse de Clèves (Madame de La Fayette, 1678). Don Quichotte (Cervantès, 1605/1615). Madame Bovary (Flaubert, 1857). À la recherche du temps perdu (Proust, 1913-27). Ulysse (Joyce, 1922). Cent ans de solitude (Garcia Marquez, 1967). Le « roman de gare ». Le « Bildungsroman » (roman d’apprentissage, Goethe Wilhelm Meister, 1795). « La mort du roman » (annonce périodique). Le prix Goncourt (1903). « Roman national » (terme polémique). Bakhtine (Esthétique et théorie du roman, 1975). Lukacs (La théorie du roman, 1916).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Roman / nouvelle. Roman / autobiographie. Roman / essai. Populaire / littéraire. Réalisme / expérimentation. National / cosmopolite. Long / court.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut lire des romans. »
- « C’est un grand roman. »
- « C’est l’éternel roman. »
- « C’est l’âme du récit. »
- « C’est un roman fleuve. »
- « C’est un roman bouleversant. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le roman est moins une fiction qu’un consentement à se laisser raconter. » « Toute société se mesure aux romans qu’elle se donne. » « Le roman est l’autre nom de l’expérience humaine élargie. » « Sans roman, pas de lecteur ; sans lecteur, plus de roman. » « Le grand roman est l’envers du roman de gare. » Convient à un livre de Mikhail Bakhtine (Esthétique et théorie du roman, 1975), à un essai de Milan Kundera (L’art du roman, 1986), à un texte de Georg Lukacs (La théorie du roman, 1916).
7. CLichés PAR MILIEU #
- Médias : « roman de la rentrée », rituel de septembre ; « grand roman », hyperbole critique.
- Entreprises : « storytelling », « narrative arc », jargon marketing.
- Politiques : « roman national », terme polémique (Pierre Nora, Les lieux de mémoire, 1984-1992 ; critique post-coloniale) ; « écrire son roman » (mémoires).
- Intellectuels : Mikhail Bakhtine (Esthétique et théorie du roman, 1975, dialogisme et plurilinguisme du roman) ; Georg Lukacs (La théorie du roman, 1916) ; Milan Kundera (L’art du roman, 1986) ; Roland Barthes (Le degré zéro de l’écriture, 1953) ; Tzvetan Todorov (Poétique de la prose, 1971).
- Consultants : « narrative », « story arc », jargon emprunté.
- Réseaux sociaux : #BookTok (depuis 2020) ; « roman feel-good » massif.
- Publicité : « le roman de l’année », bandeau commercial.
- Conversations ordinaires : « tu lis quoi ? », rituel ; « c’est romanesque », appréciation.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le roman moderne naît avec Don Quichotte (Cervantès, 1605/1615) — comme l’a posé Milan Kundera (L’art du roman, 1986), c’est le premier roman moderne par sa conscience réflexive. La Princesse de Clèves (Madame de La Fayette, 1678) est souvent désignée comme premier roman psychologique moderne français. Mikhail Bakhtine (Esthétique et théorie du roman, 1975, écrits 1930s) a posé le roman comme genre « polyphonique » et « dialogique » — distinct de l’épopée (monologique). Le « roman national » est expression de Pierre Nora (Les lieux de mémoire, 1984-1992) ; critique par les historiens post-coloniaux et féministes. La « mort du roman » est annoncée périodiquement (depuis ~1950) sans s’accomplir : ~70 000 nouveautés/an en France (~25% de romans). Le BookTok (TikTok littéraire, depuis 2020) a relancé le marché du roman pour jeunes lecteurs.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Mikhail Bakhtine dans Esthétique et théorie du roman (1975, écrits des années 1930), le roman est genre fondamentalement « dialogique » et « polyphonique » — il fait coexister des voix multiples qui se contredisent sans synthèse autoritaire (contrairement à l’épopée homogène). Et que comme l’a posé Milan Kundera dans L’art du roman (1986), le roman est forme cognitive irréductible — il explore des dimensions de l’existence (humour, ambiguïté, ironie) que la philosophie, la science et le journalisme ne peuvent atteindre.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Mikhail Bakhtine, dans Esthétique et théorie du roman (Voprosy literatury i estetiki, 1975, regroupant des écrits des années 1930-1940), a posé le roman comme genre “dialogique” et “polyphonique” — opposé à l’épopée “monologique”. Le roman fait coexister des voix sociales hétérogènes (raznorétchié, plurilinguisme social). Milan Kundera, dans L’art du roman (1986), pose le roman comme art cognitif irréductible — exploration de “dimensions de l’existence” inaccessibles à la science et à la philosophie. Georg Lukacs, dans La théorie du roman (Die Theorie des Romans, 1916, écrit 1914-15), avait posé le roman comme “épopée d’un temps où la totalité extensive de la vie n’est plus donnée immédiatement”. Pierre Nora a forgé “roman national” dans Les lieux de mémoire (7 volumes, 1984-1992) — terme depuis polémisé par l’historiographie post-coloniale (Suzanne Citron, Le mythe national, 1987). La Princesse de Clèves (Madame de La Fayette, 1678) est souvent désignée comme premier roman psychologique français ; Don Quichotte (Cervantès, 1605/1615) comme premier roman moderne occidental. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Roman : œuvre de fiction qu’on déclare « bouleversant » d’autant plus volontiers qu’on l’a abandonné page 30.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Un grand roman — c’est ce qu’on dit pour qualifier un livre qu’on n’a pas fini, mais dont on a envie qu’on sache qu’on l’a commencé.