Sacré
sacré #
1. DÉFINITION REÇUE #
Ce qui relève du divin ou de l’intouchable, qu’on convoque pour parler religion (« le sacré »), métaphore (« la République, c’est sacré »), anthropologie (« sociologie du sacré »), et émotion (« moment sacré »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est sacré. »
- « C’est le sacré. »
- « C’est devenu sacré pour moi. »
- « C’est l’éternel sacré. »
- « C’est la République, c’est sacré. »
- « C’est sacré dans toutes les religions. »
- « C’est rien n’est sacré. »
- « C’est un moment sacré. »
- « C’est un lien sacré. »
- « C’est le sacré et le profane. »
- « C’est le retour du sacré. »
- « C’est un sacré bonhomme. »
- « C’est dans le sacré qu’on est. »
- « C’est l’âme du religieux. »
- « C’est un héritage sacré. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Le « sacré et le profane » (Mircea Eliade, Le sacré et le profane, 1957). Les formes élémentaires de la vie religieuse (Durkheim, 1912) : la société se prend elle-même pour objet sacré. L’homme et le sacré (Roger Caillois, 1939). Le sacré (Rudolf Otto, Das Heilige, 1917, mysterium tremendum et fascinans). Le « tabou » (Freud, Totem et tabou, 1913). « Sacré-Cœur » (Montmartre, basilique 1875-1923). Le « sacré profane » de Marc Augé. La violence et le sacré (René Girard, 1972). « Sacrebleu ! » (juron atténué). Les « valeurs sacrées » (psychologie morale).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Sacré / profane. Sacré / saint. Religieux / laïque. Pur / impur. Intouchable / disponible. Collectif / individuel. Ancien / moderne.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut respecter le sacré. »
- « C’est sacré. »
- « C’est l’éternel sacré. »
- « C’est l’âme du religieux. »
- « C’est un moment sacré. »
- « C’est un héritage sacré. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le sacré est moins une croyance qu’un consentement à se laisser interdire. » « Toute société se mesure au sacré qu’elle institue. » « Le sacré est l’autre nom du collectif divinisé. » « Sans sacré, pas de profane ; sans profane, plus de sacré. » « Le sacré religieux est l’envers du sacré laïque. » Convient à un livre de Mircea Eliade (Le sacré et le profane, 1957), à un essai de Roger Caillois (L’homme et le sacré, 1939), à un texte de René Girard (La violence et le sacré, 1972).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « rien n’est sacré », rituel de scandale ; « la République, c’est sacré », rappel.
- Entreprises : peu présent (sauf « les valeurs sont sacrées »).
- Politiques : « la République est sacrée », « la laïcité est sacrée », rhétorique transversale.
- Intellectuels : Émile Durkheim (Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912) ; Rudolf Otto (Le sacré, Das Heilige, 1917) ; Roger Caillois (L’homme et le sacré, 1939) ; Mircea Eliade (Le sacré et le profane, 1957) ; René Girard (La violence et le sacré, 1972) ; Georges Bataille (La part maudite, 1949).
- Consultants : « values », « sacred cows » (vaches sacrées à abattre), jargon.
- Réseaux sociaux : « rien n’est sacré » comme constat ; ou « le sacré revient ».
- Publicité : « moments sacrés » (luxe, événementiel familial).
- Conversations ordinaires : « c’est sacré pour moi », valorisation ; « un sacré bonhomme », emphase familière.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le « sacré » a été théorisé par trois traditions : sociologique (Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912 : « les choses sacrées sont celles que les interdits protègent et isolent »), phénoménologique (Rudolf Otto, Das Heilige, 1917 : mysterium tremendum et fascinans), anthropologique-littéraire (Roger Caillois, L’homme et le sacré, 1939 : sacré pur/sacré impur). René Girard (La violence et le sacré, 1972) pose le sacrifice comme origine du sacré (canalisation de la violence mimétique). La rhétorique « la République, c’est sacré » est laïcisation du sacré religieux — Régis Debray (Critique de la raison politique, 1981) a analysé ce transfert. Les « valeurs sacrées » (sacred values) sont concept de psychologie morale (Philip Tetlock, années 2000) : valeurs non-négociables qui produisent l’indignation.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Émile Durkheim dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), le sacré n’est pas une qualité intrinsèque des objets ou des êtres — c’est une catégorie sociale qui sépare ce que le collectif investit (drapeau, totem, République, dépouille) de ce qui reste profane (disponible, manipulable). Et que comme l’a posé René Girard dans La violence et le sacré (1972), le sacré est historiquement né du sacrifice — mécanisme de canalisation de la violence mimétique sur une victime émissaire, refoulé sous la « religion » comme institution.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Émile Durkheim, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie (1912), définit le sacré par opposition au profane : “toutes les croyances religieuses connues, qu’elles soient simples ou complexes, présentent un même caractère commun : elles supposent une classification des choses […] en deux genres opposés […] le profane et le sacré”. Rudolf Otto, dans Le sacré (Das Heilige. Über das Irrationale in der Idee des Göttlichen und sein Verhältnis zum Rationalen, 1917), forge le numineux — mysterium tremendum et fascinans (mystère qui fait trembler et fascine). Roger Caillois, dans L’homme et le sacré (1939, augmenté 1950), distingue sacré pur et sacré impur. Mircea Eliade, dans Le sacré et le profane (1957), pose l’homo religiosus comme structure anthropologique. René Girard, dans La violence et le sacré (1972), pose le sacrifice émissaire (mimésis + crise sacrificielle) à l’origine du sacré. Philip Tetlock a forgé le concept de “sacred values” en psychologie morale (années 2000). »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Sacré : ce qui relève du divin ou de l’intouchable qu’on déclare « pour soi » d’autant plus volontiers qu’on n’y prête plus d’attention qu’en cas d’attaque.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
C’est sacré — c’est ce qu’on dit pour mettre à l’abri de la discussion ce qu’on ne saurait pas justifier autrement.