Goût
goût #
1. DÉFINITION REÇUE #
Sens de la dégustation, ou jugement esthétique (« le bon goût »), qu’on convoque pour parler distinction sociale (« les goûts et les couleurs »), tolérance feinte (« chacun ses goûts »), et savoir-vivre (« avoir du goût »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le goût. »
- « C’est le bon goût. »
- « C’est le mauvais goût. »
- « C’est une affaire de goût. »
- « C’est les goûts et les couleurs. »
- « C’est devenu le goût du jour. »
- « C’est l’éternel goût. »
- « C’est le goût français. »
- « C’est le goût du terroir. »
- « C’est le goût de l’effort. »
- « C’est le goût du risque. »
- « C’est avoir du goût. »
- « C’est dans le goût qu’on est. »
- « C’est l’âme du palais. »
- « C’est une question de goût. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La madeleine de Proust. Le verre de vin dégusté. La cuillère qu’on soulève. Le « bon goût » bourgeois. Le « mauvais goût » revendiqué (kitsch, camp). Le « goût français » à l’export. Le « goût du terroir » AOC. Le « no taste » des fast-foods. Le « tasting menu » étoilé. Le mug à café personnalisé. La cravate fluo aux mariages.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Goût / dégoût. Bon / mauvais. Personnel / universel. Naturel / acquis. Classique / moderne. Élitiste / populaire. Affaire individuelle / fait social.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut avoir du goût. »
- « Chacun ses goûts. »
- « C’est l’éternel goût. »
- « C’est le bon goût. »
- « C’est l’âme du palais. »
- « C’est une affaire de goût. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le goût est moins une sensation qu’un consentement à juger. » « Toute société se mesure aux goûts qu’elle légitime. » « Le goût est l’autre nom de la classe incorporée. » « Sans goût, pas de distinction ; sans distinction, plus de goût. » « Le bon goût est l’envers du mauvais goût assumé. » Convient à un livre de Pierre Bourdieu (La distinction), à un essai d’Immanuel Kant (Critique de la faculté de juger), à un texte de Roland Barthes sur le goût.
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « bon goût », « goût français », rituels d’éditorial.
- Entreprises : « taste of luxury », « taste-makers », luxe.
- Politiques : « le goût français », rhétorique culturelle.
- Intellectuels : Pierre Bourdieu (La distinction, 1979) ; Kant (Critique de la faculté de juger) ; Hume sur le goût ; Roland Barthes.
- Consultants : « taste audit », « brand taste », « editorial taste ».
- Réseaux sociaux : « goûts musicaux », « food review », algorithmes du goût.
- Publicité : « le goût du vrai », « savourer », omniprésent en alimentaire.
- Conversations ordinaires : « c’est une affaire de goût », clôture polie ; « il a du goût », jugement social.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le goût est personnel (« chacun ses goûts ») et socialement déterminé (Bourdieu : le goût est ce qui distingue les classes). « Naturel » (revendiqué) et acquis (par éducation, milieu, capital culturel). On dit « il n’y a pas à discuter des goûts » et on passe son temps à les hiérarchiser. Le « bon goût » est invisible à ceux qui l’ont — il n’apparaît qu’aux yeux de ceux qui ne l’ont pas et qu’on stigmatise.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Pierre Bourdieu dans La distinction (1979) — peut-être l’œuvre la plus systématique de sociologie du XXe siècle — le « goût » n’est pas une affaire individuelle mais une homologie structurale entre position sociale et choix culturels. Les goûts ne se contestent pas, dit-on, mais ils classent — et ceux qui les ont. Et que comme l’a posé Kant dans la Critique de la faculté de juger, le goût a une prétention universelle (« cette œuvre est belle », pas « elle me plaît ») qui le distingue de la simple préférence — prétention que la sociologie a déconstruite.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Immanuel Kant, dans la Critique de la faculté de juger (1790), avait distingué le jugement de goût (“c’est beau”, prétention universelle) du simple agrément (“ça me plaît”, subjectif). Pierre Bourdieu, dans La distinction (1979), a sociologisé radicalement la question : le goût n’est pas un don, c’est une homologie structurale entre position sociale et choix culturels (musique, peinture, cuisine, sport). Le “bon goût” est l’idéologie des dominants. Roland Barthes, dans L’empire des signes, avait travaillé le rapport occidental au goût. La rhétorique du “chacun ses goûts” masque une hiérarchie permanente. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Goût : sens de la dégustation qu’on déclare personnel pour mieux le hiérarchiser chez les autres.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Chacun ses goûts — c’est ce qu’on dit pour clore un débat qu’on a déjà tranché en silence.