Frère
frère #
1. DÉFINITION REÇUE #
Fils des mêmes parents, ou compagnon d’idéal (« frères d’armes », « frères humains »), qu’on convoque pour parler famille, fraternité républicaine (« Liberté, Égalité, Fraternité »), et adresse masculine (« mon frère »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est mon frère. »
- « C’est un frère d’armes. »
- « C’est un frère humain. »
- « C’est l’éternel frère. »
- « C’est la fraternité. »
- « C’est mon frère de combat. »
- « C’est devenu un faux frère. »
- « C’est entre frères. »
- « C’est un grand frère. »
- « C’est un petit frère. »
- « C’est le grand frère du quartier. »
- « C’est mon frère ennemi. »
- « C’est dans le frère qu’on est. »
- « C’est l’âme de la fraternité. »
- « C’est mon frère, c’est ma sœur. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Caïn et Abel. Romulus et Remus. Les Frères Goncourt. Les Frères Jacques. Les Frères Karamazov. La Fraternité républicaine du triptyque. Les « Frères musulmans ». Les « Frères des écoles chrétiennes ». La franc-maçonnerie et ses « frères ». Le « bro » américain. Le « brother » du hip-hop. Le « grand frère » du quartier. Le frère ennemi des contes.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Frère / sœur. Frère / cousin. Biologique / élu. Frère d’armes / ennemi. Grand / petit. Fraternité / individualisme. Spirituel / charnel.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « C’est mon frère. »
- « Faut être frères. »
- « C’est l’éternel frère. »
- « C’est l’âme de la fraternité. »
- « C’est mon frère de combat. »
- « Sans frères, plus rien. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le frère est moins un parent qu’un consentement à partager la même condition. » « Toute société se mesure aux frères qu’elle reconnaît. » « Le frère est l’autre nom de l’égalité incarnée. » « Sans frère, pas de fraternité ; sans fraternité, plus de frère. » « Le frère ennemi est l’envers du frère d’armes. » Convient à un livre de René Girard (La violence et le sacré), à un essai de Régis Debray sur la fraternité, à un texte d’Edgar Morin sur la fraternité humaine.
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « grand frère », « frères ennemis », formules.
- Entreprises : « brotherhood », « brothers in arms » corporate.
- Politiques : « fraternité » (3e mot du triptyque, le plus négligé) ; « frères humains ».
- Intellectuels : René Girard (frères ennemis et mimétisme) ; Régis Debray ; Edgar Morin.
- Consultants : peu présent.
- Réseaux sociaux : « mon frère », adresse hip-hop ; « bros », anglicisme.
- Publicité : « entre frères », convivialité ; « la fraternité », valeurs républicaines.
- Conversations ordinaires : « mon frère », adresse fraternelle ; « ils sont comme des frères », approbation.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le frère est lien sacré (en discours) et figure de rivalité (en sociologie, en mythologie : Caïn, Romulus, Étéocle). La « fraternité » est le moins étudié des trois mots du triptyque républicain. On adresse « mon frère » à des inconnus tout en se brouillant avec ses frères de sang. Le « grand frère » est tantôt protecteur (banlieue), tantôt oppressif (Orwell, 1984). Les « Frères musulmans » sont une organisation politique islamiste précise, transformée en formule générique de stigmatisation.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré René Girard, le rapport entre frères est structuralement marqué par le mimétisme et la rivalité — c’est le rapport fraternel qui produit la violence sacrée dans les mythes fondateurs. Et que comme l’a documenté la sociologie de la « fraternité républicaine » (Régis Debray, Catherine Chalier), la fraternité est restée le mot mal aimé du triptyque — précisément parce qu’elle suppose un lien que ni la liberté ni l’égalité ne garantissent.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« René Girard, dans La violence et le sacré (1972) puis tout son œuvre, a posé la fraternité comme structurellement traversée par le désir mimétique : Caïn et Abel, Romulus et Remus, Étéocle et Polynice — la violence fondatrice est fratricide. Régis Debray, dans Le moment fraternité (2009), a montré que la “fraternité” est le mot le moins théorisé du triptyque républicain — précisément parce qu’elle suppose un lien que la loi ne garantit pas. Catherine Chalier, plus philosophiquement, a travaillé la fraternité chez Lévinas. Le mot “frère” comme adresse rituelle dans certaines cultures (musulmane, hip-hop, maçonnique) crée des fraternités élues qui contournent la fraternité de sang. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Frère : fils des mêmes parents qu’on prétend retrouver dans n’importe quel inconnu pour ne pas avoir à appeler le sien.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
La fraternité — c’est ce qu’on invoque dans les discours quand il n’y en a plus dans les actes.