Enfer
enfer #
1. DÉFINITION REÇUE #
Lieu de damnation éternelle dans la tradition chrétienne, qu’on a sécularisé en métaphore de toute fatigue (« c’est l’enfer ») et qu’on convoque chaque fois qu’on n’a plus de mots.
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est l’enfer. »
- « C’est l’enfer du quotidien. »
- « C’est l’enfer des transports. »
- « C’est l’enfer administratif. »
- « C’est l’enfer pavé de bonnes intentions. »
- « L’enfer, c’est les autres. »
- « C’est une descente aux enfers. »
- « Faut sortir de cet enfer. »
- « C’est l’éternel enfer. »
- « C’est l’enfer fiscal. »
- « C’est l’enfer des familles recomposées. »
- « C’est un enfer pour les enfants. »
- « C’est devenu un enfer sécuritaire. »
- « C’est dans l’enfer qu’on est. »
- « C’est l’enfer du bureau. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Le diable et ses cornes. Les flammes. La géhenne. La Divine Comédie de Dante. Les tableaux de Bosch. Le « huis clos » de Sartre. L’enfer du Carnaval. La descente aux enfers d’Orphée. Le métro à l’heure de pointe. La queue à la préfecture. Le « hell » américain.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Enfer / paradis. Religieux / laïque. Métaphorique / réel. Personnel / collectif. Permanent / temporaire. Mérité / injuste. Solitaire / collectif (« les autres »).
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut sortir de l’enfer. »
- « C’est l’enfer du quotidien. »
- « C’est l’éternel enfer. »
- « L’enfer, c’est les autres. »
- « C’est un enfer mérité. »
- « C’est un enfer injuste. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« L’enfer est moins un lieu qu’un consentement à la souffrance répétée. » « Toute société se mesure aux enfers qu’elle accepte de produire. » « L’enfer est l’autre nom du quotidien sans récit. » « Sans enfer, pas de paradis ; sans paradis, plus d’enfer concevable. » « L’enfer pavé de bonnes intentions est l’envers du bien intentionné. » Convient à un livre de Dante, à un essai de Sartre (Huis clos), à un texte de Cioran.
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « l’enfer pour les voyageurs », « descente aux enfers », formules.
- Entreprises : « l’enfer du bureau », « l’enfer du télétravail ».
- Politiques : « l’enfer fiscal », « la France en enfer », formules.
- Intellectuels : Dante (Divine Comédie) ; Sartre (Huis clos) ; Cioran.
- Consultants : « hell scenarios », rare ; « pain points ».
- Réseaux sociaux : « c’est l’enfer », hyperbole quotidienne.
- Publicité : silence ; sauf « échappez-vous de l’enfer du quotidien ».
- Conversations ordinaires : « c’est l’enfer », formule hyperbolique banale.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
L’enfer est religieux et laïque. Métaphorique et réel. Personnel et collectif. Le quotidien et l’éternité. « L’enfer c’est les autres » et « l’enfer c’est soi-même ». Hyperbole et description.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a écrit Sartre dans Huis clos, « l’enfer, c’est les autres » est moins une condamnation des autres qu’une description de notre dépendance ontologique au regard d’autrui. Et que la galvaudisation du mot « enfer » (« l’enfer du métro », « l’enfer fiscal ») affaiblit ce qu’il devrait nommer — les vraies souffrances.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Sartre, dans Huis clos, a écrit la phrase la plus citée du XXe siècle : “l’enfer, c’est les autres”. Mais elle est massivement mal comprise : Sartre ne dit pas que les autres sont mauvais — il dit qu’on dépend ontologiquement de leur regard, et que cette dépendance peut être insupportable. Cioran, dans ses Précis de décomposition, a poursuivi sur l’enfer existentiel. Aujourd’hui, le mot “enfer” est galvaudé — “l’enfer du métro”, “l’enfer fiscal” — ce qui anesthésie son sens. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Enfer : lieu de damnation chrétien qu’on a sécularisé pour décrire les bouchons, les impôts, et les beaux-parents.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
C’est l’enfer — c’est ce qu’on dit pour donner du poids à n’importe quel inconfort quotidien.