Jugement
jugement #
1. DÉFINITION REÇUE #
Décision juridictionnelle, ou faculté de juger (« avoir du jugement »), qu’on convoque pour parler tribunal, morale (« jugement moral »), théologie (« Jugement dernier »), et critique (« on est trop dans le jugement »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le jugement. »
- « C’est le jugement dernier. »
- « C’est avoir du jugement. »
- « C’est un mauvais jugement. »
- « C’est l’éternel jugement. »
- « C’est devenu un jugement de valeur. »
- « C’est sans jugement. »
- « C’est le jugement moral. »
- « C’est le jugement de Salomon. »
- « C’est le jour du jugement. »
- « C’est sans porter de jugement. »
- « C’est passer en jugement. »
- « C’est dans le jugement qu’on est. »
- « C’est l’âme de la critique. »
- « C’est le jugement de Pâris. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Le Jugement dernier de Michel-Ange (Sixtine, 1541). La balance et le glaive. Le jugement de Salomon coupant l’enfant. Le « jugement de Pâris » (Iliade). Le tribunal et son verdict. Le « jugement de valeur » bannit. Le « no judgement zone » américain. Le « jugement esthétique » kantien. Le « Last Judgement » apocalyptique. Le « sans jugement » de la pop-thérapie.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Jugement / opinion. Jugement / préjugé. Juridique / moral. De fait / de valeur. Sévère / clément. Personnel / objectif. Esthétique / éthique.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut faire preuve de jugement. »
- « C’est un jugement de valeur. »
- « C’est l’éternel jugement. »
- « C’est l’âme de la critique. »
- « C’est sans jugement. »
- « Sans jugement, plus de morale. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le jugement est moins une décision qu’un consentement à trancher. » « Toute société se mesure aux jugements qu’elle accepte. » « Le jugement est l’autre nom de la responsabilité assumée. » « Sans jugement, pas de justice ; sans justice, plus de jugement. » « Le jugement esthétique est l’envers du jugement éthique. » Convient à un livre d’Immanuel Kant (Critique de la faculté de juger), à un essai d’Hannah Arendt (Considérations morales), à un texte de Cynthia Fleury sur la critique.
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « jugement rendu », « jugement moral », rituels.
- Entreprises : « business judgement », « no-judgement zone ».
- Politiques : « jugement moral », accusation tactique ; « bon jugement » prêté à soi.
- Intellectuels : Kant (Critique de la faculté de juger, 1790) ; Hannah Arendt (Considérations morales) ; Paul Ricœur ; Cynthia Fleury.
- Consultants : « business judgement », « strategic judgement ».
- Réseaux sociaux : « stop judging », « no judgement », mantra contemporain.
- Publicité : presque absent ; parfois « jugement de connaisseur ».
- Conversations ordinaires : « tu juges trop », accusation ; « bon jugement », compliment.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le jugement est faculté valorisée (« avoir du jugement ») et acte décrié (« porter un jugement »). « Sans jugement » est devenu mantra contemporain — alors que toute action présuppose un jugement. La distinction « jugement de fait » / « jugement de valeur » (issue de Max Weber) est philosophiquement contestée. Le « Jugement dernier » chrétien structure encore l’imaginaire occidental — au-delà de la croyance religieuse. Le « jugement de Salomon » désigne aujourd’hui par antiphrase une décision absurde.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a posé Immanuel Kant dans la Critique de la faculté de juger (1790), le jugement est une opération cognitive distincte de l’entendement et de la raison — il rapporte le particulier à un universel sous lequel il doit être subsumé. Et que comme l’a documenté Hannah Arendt à propos d’Eichmann puis dans Considérations morales, la capacité à juger est précisément ce qui définit la responsabilité morale — sans jugement, pas de morale, juste de l’obéissance. La rhétorique du « no judgement » est largement délétère.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Immanuel Kant, dans la Critique de la faculté de juger (1790), troisième Critique, a fait du jugement une faculté autonome — il rapporte le particulier à l’universel. Le jugement esthétique (le beau) est paradigmatique : universel sans concept. Hannah Arendt, dans Considérations morales et plus largement sur Eichmann (la banalité du mal), a montré que la capacité à juger est ce qui définit la responsabilité morale — l’incapacité à penser ce qu’on fait, c’est l’incapacité à juger. Paul Ricœur, dans Le juste, a travaillé l’éthique du jugement. La rhétorique pop “sans jugement” (no judgement zone) est largement irresponsable philosophiquement. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Jugement : décision qu’on déclare « ne pas porter » au moment précis où l’on en est en train de porter un.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Sans jugement — c’est ce qu’on dit pour signaler qu’on est en train de juger.