Rivière
rivière #
1. DÉFINITION REÇUE #
Cours d’eau se jetant dans un autre, qu’on convoque pour parler nature (« la rivière sauvage »), philosophie (« on ne se baigne jamais deux fois »), patrimoine (« la rivière de mon enfance »), et écologie (« droits de la rivière »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la rivière. »
- « C’est la rivière sauvage. »
- « C’est devenu une rivière polluée. »
- « C’est l’éternelle rivière. »
- « C’est la rivière de l’enfance. »
- « C’est se baigner dans la rivière. »
- « C’est suivre la rivière. »
- « C’est la rivière qui chante. »
- « C’est traverser la rivière. »
- « C’est descendre la rivière. »
- « C’est sans rivière. »
- « C’est la rivière au fil de l’eau. »
- « C’est dans la rivière qu’on est. »
- « C’est l’âme du courant. »
- « C’est une rivière paisible. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
« On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière » (Héraclite, ~Ve siècle av. J.-C., fragment 91). Et au milieu coule une rivière (Robert Redford, 1992). Une rivière sans retour (Otto Preminger, 1954). La Seine, la Loire, le Rhône, la Garonne (mais ce sont des fleuves). La Marne, l’Oise (rivières). Les « droits de la nature » (équateur 2008, droits accordés aux fleuves Whanganui Nouvelle-Zélande 2017, Atrato Colombie 2016). « La rivière de mon enfance ». Le frai des saumons. Les digues, méandres. Le « tableau de rivière » (Sisley, Monet). « Au fil de l’eau » (image de passivité).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Rivière / fleuve. Rivière / ruisseau. Sauvage / aménagée. Pure / polluée. Source / embouchure. Permanente / intermittente. Eau douce / saumure.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut protéger les rivières. »
- « C’est la rivière sauvage. »
- « C’est l’éternelle rivière. »
- « C’est l’âme du courant. »
- « C’est la rivière de l’enfance. »
- « C’est une rivière paisible. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La rivière est moins un cours qu’un consentement à se laisser couler. » « Toute société se mesure aux rivières qu’elle préserve. » « La rivière est l’autre nom du temps qui passe. » « Sans rivière, pas de source ; sans source, plus de rivière. » « La rivière sauvage est l’envers de la rivière domestiquée. » Convient à un livre d’Héraclite (fragments présocratiques), à un essai de Christophe Bonneuil et Pierre de Jouvancourt sur les fleuves, à un texte de Bachelard (L’eau et les rêves, 1942).
7. CLichés PAR MILIEU #
- Médias : « rivière polluée », « rivière en crue », rituels environnementaux.
- Entreprises : peu présent.
- Politiques : « plan rivières », gestion publique ; « droits de la nature », militantisme récent.
- Intellectuels : Héraclite d’Éphèse (fragments ~500 av. J.-C., “panta rhei”, “on ne descend pas deux fois dans le même fleuve”) ; Gaston Bachelard (L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, 1942) ; Marc Augé (anthropologie des fleuves) ; Christopher Stone (Should Trees Have Standing?, 1972, fondateur des droits de la nature).
- Consultants : « pipeline » (métaphore commerciale).
- Réseaux sociaux : « river vibes », « calm rivers », photos massives ; #rivertherapy.
- Publicité : eaux minérales, tourisme nature.
- Conversations ordinaires : « la rivière en bas du jardin », nostalgie ; « la rivière débordée ».
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Héraclite d’Éphèse (~540-480 av. J.-C.) a formulé dans ses fragments : « on ne descend pas deux fois dans le même fleuve » (fragment 91 dans l’édition Diels-Kranz) — métaphore canonique du panta rhei (« tout coule »). En français, distinction entre fleuve (se jette dans la mer) et rivière (se jette dans un autre cours d’eau) est règle scolaire mais flottante dans l’usage. Les droits de la nature accordés à des rivières : Whanganui (Nouvelle-Zélande, mars 2017), Atrato (Colombie, novembre 2016), Gange-Yamuna (Inde, mars 2017, annulé) — révolution juridique inspirée des cosmogonies autochtones. Christopher Stone, dans Should Trees Have Standing? Toward Legal Rights for Natural Objects (1972), avait posé la question. Gaston Bachelard (L’eau et les rêves, 1942) a forgé la phénoménologie de l’imaginaire aquatique.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a posé Héraclite dans ses fragments (~500 av. J.-C.), « on ne descend pas deux fois dans le même fleuve » — et qu’au-delà de la formule rebattue, elle dit que l’identité (du fleuve, de la personne) ne consiste pas dans la permanence d’une substance, mais dans la persistance d’un logos (loi de transformation) à travers le flux. Et que comme l’a proposé Christopher Stone (Should Trees Have Standing?, 1972), accorder une personnalité juridique aux rivières — comme le Whanganui (2017) — n’est pas anthropomorphisme naïf, c’est innovation juridique qui permet aux écosystèmes d’avoir des défenseurs en justice.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Héraclite d’Éphèse (~540-480 av. J.-C.) a formulé, dans son fragment 91 (édition Diels-Kranz, à partir des citations de Plutarque et Platon), une variante de “on ne descend pas deux fois dans le même fleuve” (potamoîsi toîsin autoîsin embaínousi héterá kaì héterá hydata epirreî) — métaphore canonique du panta rhei (“tout coule”), pierre angulaire du mobilisme ontologique. Gaston Bachelard, dans L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière (1942), a fondé une phénoménologie de l’imaginaire aquatique. Christopher Stone, dans Should Trees Have Standing? Toward Legal Rights for Natural Objects (Southern California Law Review, 1972), a posé l’argument fondateur des “droits de la nature” — la rivière Whanganui (Nouvelle-Zélande) obtient personnalité juridique le 20 mars 2017 (Te Awa Tupua Act), suivie de l’Atrato (Colombie, novembre 2016), du Gange et de la Yamuna (Inde, mars 2017, annulé par la Cour suprême). Bruno Latour, dans Où atterrir ? (2017) et Face à Gaïa (2015), a posé la “zone critique” comme terrain politique. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Rivière : cours d’eau qu’on déclare « sauvage » d’autant plus volontiers qu’elle traverse un parc national balisé.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière — c’est ce qu’on cite pour faire savoir qu’on a lu Héraclite, sans en avoir compris la suite.