Monstre
monstre #
1. DÉFINITION REÇUE #
Être anormal, effrayant ou imaginaire, qu’on convoque pour parler altérité (« le monstre, c’est l’autre »), mythologie (« le monstre du Loch Ness »), psychiatrie (« le monstre du crime »), et politique (« créer des monstres »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est un monstre. »
- « C’est un monstre froid. »
- « C’est devenu un monstre médiatique. »
- « C’est l’éternel monstre. »
- « C’est le monstre du Loch Ness. »
- « C’est le monstre de Frankenstein. »
- « C’est créer un monstre. »
- « C’est le monstre froid de l’État. »
- « C’est le monstre du quotidien. »
- « C’est le monstre intérieur. »
- « C’est traquer le monstre. »
- « C’est faire le monstre. »
- « C’est dans le monstre qu’on est. »
- « C’est l’âme du mal. »
- « C’est faire un monstre de… »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Frankenstein de Mary Shelley (1818). Le monstre du Loch Ness (« Nessie »). Le monstre marin Cthulhu (H.P. Lovecraft). Le « monstre froid » de Nietzsche (« l’État, c’est le plus froid des monstres froids ») — Ainsi parlait Zarathoustra. Les « monstres » de faits divers (criminels). Godzilla, King Kong. Le « monstre médiatique » construit par la couverture. Le « teratos » grec (monstre = signe divin). Le monstre est dans la pièce d’à côté (Bauchau).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Monstre / humain. Monstre / normal. Réel / imaginaire. Intérieur / extérieur. Naturel / fabriqué. Politique / personnel. Mineur / majeur.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « C’est un monstre. »
- « C’est créer un monstre. »
- « C’est l’éternel monstre. »
- « C’est l’âme du mal. »
- « C’est le monstre froid. »
- « Sans monstre, plus de peur. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le monstre est moins une créature qu’un consentement à externaliser ce qu’on rejette. » « Toute société se mesure aux monstres qu’elle invente. » « Le monstre est l’autre nom de l’altérité diabolisée. » « Sans monstre, pas de norme ; sans norme, plus de monstre. » « Le monstre intérieur est l’envers du monstre extérieur. » Convient à un livre de Michel Foucault (Les anormaux), à un essai de Georges Canguilhem (La monstruosité et le monstrueux), à un texte de Susan Sontag sur la maladie comme monstre.
7. CLICheS PAR MILIEU #
- Médias : « monstre froid », faits divers ; « monstre du Loch Ness » sujets l’été.
- Entreprises : « monstre du marché » (concurrent dominant).
- Politiques : « État, monstre froid » (Nietzsche cité mal) ; « créer un monstre » (Frankenstein).
- Intellectuels : Michel Foucault (Les anormaux, 1974-1975) ; Georges Canguilhem (La monstruosité et le monstrueux) ; Mary Shelley (Frankenstein, 1818) ; Friedrich Nietzsche.
- Consultants : « monster of » comme cliché de pouvoir.
- Réseaux sociaux : « monstre » comme superlatif ; mèmes Frankenstein.
- Publicité : « monster energy » drinks ; « monstre » comme superlatif.
- Conversations ordinaires : « c’est un monstre », jugement moral ; « un monstre de talent », hyperbole.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le « monstre » est figure d’altérité radicale (l’autre absolu) et catégorie sociale produite (Foucault : la « monstruosité » est socialement définie). Le « monstre froid » de Nietzsche (« l’État ») est cité massivement souvent hors contexte — Nietzsche dénonçait l’État, pas le monstre. La fascination médiatique pour les « monstres » (tueurs en série, faits divers atroces) est documentée (Mark Seltzer, Serial Killers) — économie attentionnelle. La « monstruosité » devient catégorie morale floue (Donald Trump comme monstre, Macron comme monstre, etc. selon les camps).
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Michel Foucault dans son cours Les anormaux (1974-1975), la « monstruosité » est une catégorie historique précise — pas l’altérité absolue, mais une production des dispositifs juridiques, médicaux, religieux. Le « monstre » est inventé par les institutions qui le désignent. Et que comme l’a posé Georges Canguilhem, la « monstruosité » biologique pose des questions épistémologiques majeures — le monstre est une « variation » qui interroge le « normal ».
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Michel Foucault, dans son cours au Collège de France Les anormaux (1974-1975), a fait l’archéologie du “monstre” comme catégorie historique : monstre cosmologique du Moyen Âge, monstre juridique de la Renaissance, monstre médical du XIXe. Pas une donnée naturelle, une production institutionnelle. Georges Canguilhem, dans La monstruosité et le monstrueux (1962), a posé la question épistémologique : le monstre est une “variation” qui révèle le normal. Friedrich Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883-85), a écrit “l’État est le plus froid des monstres froids” — souvent cité hors contexte (Nietzsche dénonçait l’État). Mary Shelley, dans Frankenstein (1818), a inventé le mythe moderne du monstre créé par l’homme. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Monstre : être anormal qu’on déclare hors de soi pour ne pas avoir à reconnaître son ressemblance.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
C’est un monstre — c’est ce qu’on dit pour éloigner ce qu’on ne veut pas comprendre.