Fierté
fierté #
1. DÉFINITION REÇUE #
Sentiment de satisfaction tirée d’une appartenance ou d’un accomplissement, qu’on convoque pour parler nation (« la fierté française »), identité (« gay pride »), parentalité (« fierté paternelle »), et accomplissement (« je suis fier de toi »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la fierté. »
- « C’est la fierté nationale. »
- « C’est la fierté française. »
- « C’est la fierté retrouvée. »
- « C’est l’éternelle fierté. »
- « C’est la fierté du métier. »
- « C’est la Gay Pride. »
- « C’est la fierté paternelle. »
- « C’est la fierté maternelle. »
- « C’est devenue une fierté blessée. »
- « C’est la fierté d’appartenir. »
- « C’est la fierté du travail bien fait. »
- « C’est dans la fierté qu’on est. »
- « C’est l’âme du peuple. »
- « C’est une fierté légitime. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Le drapeau brandi. La main sur le cœur. La Marseillaise. Le « cocorico ». Le défilé du 14 juillet. La Pride et son drapeau arc-en-ciel. Le père qui pleure à la remise des diplômes. Le sportif sur le podium. Le « proud to be » américain. La « fierté ouvrière ». La « fierté nationale blessée » (rhétorique politique).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Fierté / honte. Fierté / orgueil. Personnelle / collective. Légitime / mal placée. Nationale / identitaire. Saine / chauvine. Travail / appartenance.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut être fier. »
- « C’est la fierté retrouvée. »
- « C’est l’éternelle fierté. »
- « C’est l’âme du peuple. »
- « C’est la fierté du métier. »
- « Sans fierté, plus d’identité. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La fierté est moins un sentiment qu’un consentement à appartenir. » « Toute société se mesure aux fiertés qu’elle autorise. » « La fierté est l’autre nom de l’appartenance assumée. » « Sans fierté, pas de dignité ; sans dignité, plus de fierté. » « La fierté nationale est l’envers de la honte nationale. » Convient à un livre de Cynthia Fleury sur la dignité, à un essai de Sara Ahmed sur les émotions politiques, à un texte de Régis Debray sur la nation.
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « la fierté nationale retrouvée », « fierté blessée », rituels d’éditorial.
- Entreprises : « company pride », « pride to work for X », rhétorique RH.
- Politiques : « fierté française », « fierté nationale », droite ; « fiertés multiples », gauche.
- Intellectuels : Cynthia Fleury ; Sara Ahmed (The Cultural Politics of Emotion) ; Régis Debray.
- Consultants : « employee pride », « brand pride ».
- Réseaux sociaux : « proud of », photos accomplissements ; #pride.
- Publicité : « fier(e) de… », slogan motivationnel ; « fierté française », terroir.
- Conversations ordinaires : « je suis fier de toi », approbation ; « pas de fierté mal placée », auto-correction.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
La fierté est valeur (saine) et défaut (orgueil, chauvinisme). Nationale (à cultiver) et identitaire (à dénoncer selon le camp). On veut la fierté française et on dénonce la fierté trumpiste — alors qu’il s’agit de la même opération psychologique. La « Gay Pride » est devenue commerciale (rainbow capitalism) sans cesser d’être politique.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a documenté Sara Ahmed dans The Cultural Politics of Emotion, les « émotions nationales » comme la fierté sont des dispositifs politiques massifs — elles construisent un « nous » par exclusion d’un « eux ». Et que comme l’a posé Cynthia Fleury, la fierté n’est pas la même chose que la dignité : la fierté est rapport à soi, la dignité est rapport reconnu — confondre les deux peut servir à substituer le pavoisement à la justice.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Sara Ahmed, dans The Cultural Politics of Emotion (2004), a montré que les émotions nationales — fierté, honte, peur — sont des dispositifs politiques qui constituent les frontières du “nous”. Cynthia Fleury distingue fierté (rapport à soi) et dignité (rapport reconnu). Régis Debray, dans son travail sur la nation, montre que la “fierté” est un construit symbolique qu’on entretient ou qu’on laisse périr — pas un sentiment naturel. La rhétorique de la “fierté nationale retrouvée” est presque toujours en réalité une rhétorique de remobilisation identitaire. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Fierté : sentiment de satisfaction qu’on tire de ce qu’ont fait les autres pour pouvoir se réclamer du collectif.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
La fierté retrouvée — c’est ce qu’on dit pour mobiliser un « nous » au moment où on ne sait plus ce qu’on partage.