Histoire
histoire #
1. DÉFINITION REÇUE #
Suite des événements passés, ou récit (« raconter une histoire »), qu’on convoque pour parler discipline (« la grande Histoire »), mémoire collective, ratés (« faire l’histoire »), et péripétie (« c’est toute une histoire »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est l’Histoire. »
- « C’est l’histoire avec un grand H. »
- « C’est l’éternelle histoire. »
- « C’est entrer dans l’histoire. »
- « C’est devenue une histoire à dormir debout. »
- « C’est la fin de l’histoire. »
- « C’est le sens de l’histoire. »
- « C’est l’histoire qui se répète. »
- « C’est l’histoire qui jugera. »
- « C’est l’histoire de France. »
- « C’est une histoire d’amour. »
- « C’est une histoire à raconter. »
- « C’est dans l’histoire qu’on est. »
- « C’est l’âme du récit. »
- « C’est l’histoire en marche. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La bibliothèque vaste. Le manuel d’histoire en classe. Marc Bloch, Lucien Febvre, Fernand Braudel. La Sorbonne. La « grande Histoire ». Les Annales. La « petite histoire » (anecdotique). Le « sens de l’histoire » hégélien. La « fin de l’histoire » de Fukuyama. La « roue de l’histoire ». La « page d’histoire » qu’on tourne. L’historien.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Histoire / mémoire. Histoire / récit. Grande / petite. Avec un grand H / avec un petit h. Sens / non-sens. Cyclique / linéaire. Officielle / alternative.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « C’est l’histoire. »
- « L’histoire jugera. »
- « C’est le sens de l’histoire. »
- « C’est l’éternelle histoire. »
- « C’est l’âme du récit. »
- « Faut connaître l’histoire. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« L’histoire est moins un passé qu’un consentement à raconter. » « Toute société se mesure à l’histoire qu’elle se raconte. » « L’histoire est l’autre nom du présent mis en récit. » « Sans histoire, pas d’identité ; sans identité, plus d’histoire. » « La grande histoire est l’envers de la petite. » Convient à un livre de Marc Bloch (Apologie pour l’histoire), à un essai de Paul Ricœur (La mémoire, l’histoire, l’oubli), à un texte de Walter Benjamin (Thèses sur le concept d’histoire).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « l’histoire jugera », « page d’histoire », rituels.
- Entreprises : « company history », « heritage », « legacy ».
- Politiques : « entrer dans l’histoire », ambition présidentielle ; « rendez-vous avec l’histoire ».
- Intellectuels : Marc Bloch (Apologie pour l’histoire) ; Paul Ricœur ; Pierre Nora ; Walter Benjamin ; Hayden White.
- Consultants : « your story », « brand history », « storytelling ».
- Réseaux sociaux : « your story matters », « tell your story », rituel.
- Publicité : « entrez dans l’histoire », « une marque, une histoire », valorisation.
- Conversations ordinaires : « c’est toute une histoire », péripétie ; « l’histoire jugera », clôture.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
L’histoire est science (en discipline universitaire) et récit (en narration). Officielle (manuels, État) et alternative (mémoires concurrentes). « Le sens de l’histoire » est invoqué et démenti (Fukuyama 1992 puis 2001). L’« histoire » au singulier (Hegel, Marx, le progrès) a été déconstruite par les histoires plurielles, post-coloniales, féministes. La « fin de l’histoire » a été annoncée et démentie. « Faire l’histoire » est ambition fréquente et accomplissement rare.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré l’école des Annales (Marc Bloch, Lucien Febvre, Fernand Braudel), l’histoire n’est pas le récit des « grands hommes » mais une science des temporalités multiples (longue durée, conjoncture, événement). Et que comme l’a posé Walter Benjamin dans ses Thèses sur le concept d’histoire (1940), l’histoire est massivement écrite par les vainqueurs — « brosser l’histoire à rebrousse-poil » est l’opération critique qui restitue la voix des vaincus.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Marc Bloch, dans Apologie pour l’histoire (1949, posthume), écrit dans les conditions de la Résistance, a fondé l’historiographie moderne contre l’histoire-bataille. Fernand Braudel a théorisé les trois temporalités (longue durée, conjoncture, événement). Walter Benjamin, dans ses Thèses sur le concept d’histoire (1940), a posé que l’histoire est écrite par les vainqueurs et qu’il faut “brosser l’histoire à rebrousse-poil”. Paul Ricœur, dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, distingue rigoureusement mémoire (vécue, subjective) et histoire (scientifique, distanciée). La rhétorique politique du “sens de l’histoire” est largement disqualifiée philosophiquement depuis. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Histoire : suite des événements passés qu’on convoque pour justifier ce qu’on n’a pas envie d’expliquer aujourd’hui.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
L’histoire jugera — c’est ce qu’on dit pour différer le jugement qu’on n’a pas envie de formuler maintenant.