Index Lettre R

Rien

rien #

1. DÉFINITION REÇUE #

Absence de chose, qu’on convoque pour parler nihilisme (« le rien »), philosophie (« pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »), modestie (« ce n’est rien »), et désœuvrement (« faire rien »).

2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #

  • « C’est rien. »
  • « C’est de rien. »
  • « C’est devenu un rien du tout. »
  • « C’est l’éternel rien. »
  • « C’est pour rien. »
  • « C’est rien, oublie. »
  • « C’est le rien philosophique. »
  • « C’est faire rien. »
  • « C’est trois fois rien. »
  • « C’est mieux que rien. »
  • « C’est rien à voir. »
  • « C’est ne rien faire. »
  • « C’est dans le rien qu’on est. »
  • « C’est l’âme du néant. »
  • « C’est rien d’autre. »

3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » (Leibniz, Principes de la Nature et de la Grâce fondés en raison, 1714 ; Heidegger, Qu’est-ce que la métaphysique ?, 1929). L’être et le néant (Sartre, 1943). En attendant Godot (Beckett, 1953, « Nothing to be done »). Le néant (Heidegger). Le « nada » (Saint Jean de la Croix, 1579 ; Hemingway A Clean, Well-Lighted Place, 1933). Le « zéro » mathématique (origine indienne, ~VIIe siècle, Brahmagupta). « Y a rien à faire ». « De rien » (politesse). « Rien de spécial ». Le « néant » nietzschéen et le nihilisme.

4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #

Rien / quelque chose. Rien / tout. Rien / néant. Vide / plein. Banal / philosophique. Absence / présence. Trois fois rien / quelque chose.

5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #

  • « Faut pas faire rien. »
  • « C’est rien, oublie. »
  • « C’est l’éternel rien. »
  • « C’est l’âme du néant. »
  • « C’est trois fois rien. »
  • « C’est mieux que rien. »

6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #

« Le rien est moins une absence qu’un consentement à se laisser vider. » « Toute société se mesure aux riens qu’elle compte. » « Le rien est l’autre nom de l’absolu négatif. » « Sans rien, pas de quelque chose ; sans quelque chose, plus de rien. » « Le rien philosophique est l’envers du rien banal. » Convient à un livre de Martin Heidegger (Qu’est-ce que la métaphysique ?, 1929), à un essai de Jean-Paul Sartre (L’être et le néant, 1943), à un texte de Samuel Beckett (En attendant Godot, 1953).

7. CLichés PAR MILIEU #

  • Médias : « rien à signaler », rituel ; « rien de neuf », fin de bulletin.
  • Entreprises : « no-op », « nothing to report », jargon.
  • Politiques : « ne rien faire », critique ; « rien à voir, circulez » formule policière devenue politique.
  • Intellectuels : Martin Heidegger (Qu’est-ce que la métaphysique ?, leçon inaugurale Fribourg 1929) ; Jean-Paul Sartre (L’être et le néant, 1943) ; G.W. Leibniz (Principes, 1714, “pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?”) ; Samuel Beckett (En attendant Godot, 1953 ; L’innommable, 1953).
  • Consultants : peu présent.
  • Réseaux sociaux : « rien à voir » comme tic ; « doing nothing » comme valeur (anti-hustle).
  • Publicité : peu présent.
  • Conversations ordinaires : « c’est rien », minimisation ; « j’ai rien à dire », plainte.

8. CONTRADICTIONS COURANTES #

La question « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » est formulée par Leibniz dans les Principes de la Nature et de la Grâce fondés en raison (1714) — reprise par Heidegger en ouverture de Qu’est-ce que la métaphysique ? (1929, leçon inaugurale à Fribourg) comme « la question fondamentale de la métaphysique ». Sartre, dans L’être et le néant (1943), pose le néant comme structure ontologique de la conscience (la conscience est « ce qui n’est pas ce qu’elle est et est ce qu’elle n’est pas »). Le « zéro » (chiffre indiquant rien) est invention indienne (Brahmagupta, Brāhmasphuṭasiddhānta, 628) — concept tardif et non-évident, longtemps refusé par la pensée grecque. Beckett (En attendant Godot, 1953 ; Acte sans paroles, 1956) a fait du « rien à faire » un art dramatique.

9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #

Que comme l’a posé Martin Heidegger dans Qu’est-ce que la métaphysique ? (1929), le « rien » n’est pas la simple négation logique de l’étant — c’est l’horizon à partir duquel l’étant en totalité se révèle comme étant. L’angoisse (Angst) révèle le rien (« das Nichts ») comme expérience fondamentale. Et que comme l’a démontré Jean-Paul Sartre dans L’être et le néant (1943), le « néant » n’est pas extérieur à l’être — il est introduit dans le monde par la conscience humaine (le « pour-soi ») qui peut interroger, douter, nier, projeter l’absence.

10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #

« G.W. Leibniz, dans les Principes de la Nature et de la Grâce fondés en raison (1714, §7), a formulé : “pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?” (Cur potius aliquid quam nihil ?) — question canonique de la métaphysique. Martin Heidegger, dans Qu’est-ce que la métaphysique ? (Was ist Metaphysik?, leçon inaugurale à l’Université de Fribourg, 24 juillet 1929), a posé le “rien” (das Nichts) comme expérience révélée par l’angoisse (Angst) — “le rien rien-ifie” (Das Nichts nichtet, formule scandalisant Rudolf Carnap qui y voit non-sens). Jean-Paul Sartre, dans L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique (1943), pose le néant comme structure du pour-soi — la conscience comme négation de l’en-soi. Samuel Beckett, dans En attendant Godot (créé Théâtre de Babylone Paris 5 janvier 1953, mise en scène Roger Blin), ouvre par “Rien à faire” (Nothing to be done). Le zéro (śūnya en sanskrit) est mathématisé par Brahmagupta dans Brāhmasphuṭasiddhānta (628). »

11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #

Rien : absence de chose qu’on déclare « pour rien » d’autant plus volontiers qu’on s’est donné énormément de mal pour l’obtenir.

12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #

C’est rien — c’est ce qu’on dit pour minimiser ce qu’on aurait préféré ne pas avoir à expliquer.

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