Horreur
horreur #
1. DÉFINITION REÇUE #
Sentiment d’effroi, ou désastre (« l’horreur de la guerre »), qu’on convoque pour parler indignation morale, genre culturel (« film d’horreur »), banalisation (« c’est l’horreur »), et chocs absolus (la Shoah, les génocides).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est l’horreur. »
- « C’est une horreur. »
- « C’est l’horreur de la guerre. »
- « C’est devenue une horreur sans nom. »
- « C’est l’éternelle horreur. »
- « C’est le film d’horreur. »
- « C’est l’horreur absolue. »
- « C’est l’horreur économique. »
- « C’est l’horreur banalisée. »
- « C’est l’horreur quotidienne. »
- « C’est l’horreur des camps. »
- « C’est avoir horreur de… »
- « C’est dans l’horreur qu’on est. »
- « C’est l’âme du choc. »
- « C’est une horreur médiatique. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La main qui couvre la bouche. Les images d’Auschwitz. Les charniers du Rwanda. Les vidéos de l’EI. Les corps à Marioupol. Le film d’horreur d’Halloween. Saw, Hostel, The Conjuring. Le « horror movie ». La « horreur économique » de Viviane Forrester (1996). L’« horreur banalisée » d’Arendt. Le « horror vacui » baroque (peur du vide).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Horreur / beauté. Horreur / banalité. Horreur / spectacle. Réelle / fictive. Absolue / quotidienne. Économique / morale. Inhumaine / banalisée.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « C’est l’horreur. »
- « C’est l’horreur absolue. »
- « C’est l’éternelle horreur. »
- « C’est l’âme du choc. »
- « C’est une horreur sans nom. »
- « C’est l’horreur à ne pas répéter. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« L’horreur est moins un effroi qu’un consentement à laisser dire l’innommable. » « Toute société se mesure aux horreurs qu’elle nomme. » « L’horreur est l’autre nom de l’innommable rapproché. » « Sans horreur, pas de pitié ; sans pitié, plus d’horreur. » « L’horreur absolue est l’envers de la banalité quotidienne. » Convient à un livre de Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem), à un essai de Viviane Forrester (L’horreur économique), à un texte de Susan Sontag (Devant la douleur des autres).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « horreur de… », « horreur sans nom », rituels.
- Entreprises : « horror movie scenario » humour ; « customer horror ».
- Politiques : « horreur économique » (Forrester) ; « horreur du quotidien ».
- Intellectuels : Hannah Arendt ; Viviane Forrester (L’horreur économique) ; Susan Sontag (Devant la douleur des autres) ; Georges Didi-Huberman sur l’image du désastre.
- Consultants : « horror story », anecdotes de cas catastrophiques.
- Réseaux sociaux : viralité des « horreurs » diffusées en direct ; éthique de partage.
- Publicité : Halloween « horreur ludique » ; assurance jouant sur la peur.
- Conversations ordinaires : « c’est l’horreur ! », exagération ; « j’ai horreur de… », phobie.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
L’horreur est exceptionnelle (Shoah, génocide rwandais) et quotidienne (formule banalisée). Réelle (guerre) et fictionnelle (film d’horreur, genre lucratif). On déplore l’« horreur » et on consomme le « film d’horreur ». La banalisation du mot affaiblit son usage face aux vraies horreurs. Susan Sontag a posé la question éthique : comment regarder la « douleur des autres » sans l’esthétiser ni la nier ?
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a posé Hannah Arendt à propos d’Eichmann, l’« horreur » ne suppose pas nécessairement des monstres — la « banalité du mal » est un défi plus grand. Et que comme l’a documenté Susan Sontag dans Devant la douleur des autres (2003), la photographie et la vidéo de l’horreur posent une question éthique persistante : la diffusion peut éveiller la conscience ou l’anesthésier, témoigner ou exploiter. La rhétorique de l’« horreur » médiatique peut conduire à une saturation qui produit l’inverse de l’indignation : le détachement.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem (1963), a forgé la “banalité du mal” — l’horreur extrême n’a pas besoin de monstres, des bureaucrates suffisent. Susan Sontag, dans Devant la douleur des autres (2003) puis Sur la photographie, a posé l’éthique de la représentation de l’horreur : témoigner ou esthétiser ? Mobiliser ou anesthésier ? Georges Didi-Huberman, dans Images malgré tout, a défendu les photos des Sonderkommandos d’Auschwitz. Viviane Forrester, dans L’horreur économique (1996), a fait du chômage de masse l’horreur de l’époque — titre devenu cliché. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Horreur : sentiment d’effroi qu’on emploie pour décrire son dimanche pluvieux et la Shoah avec le même mot.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
C’est l’horreur — c’est ce qu’on dit pour qualifier ce qu’on n’a pas envie de qualifier précisément.