Index Lettre T

Torture

torture #

1. DÉFINITION REÇUE #

Souffrance physique ou morale infligée volontairement, qu’on convoque pour parler droits humains (« interdiction absolue »), guerre (« Algérie 1954-62 »), métaphore (« quelle torture »), et politique (« enhanced interrogation »).

2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #

  • « C’est la torture. »
  • « C’est une vraie torture. »
  • « C’est devenu une torture morale. »
  • « C’est l’éternelle torture. »
  • « C’est la torture est interdite. »
  • « C’est un enhanced interrogation. »
  • « C’est torturer pour obtenir des aveux. »
  • « C’est subir la torture. »
  • « C’est la torture, jamais. »
  • « C’est sans torture. »
  • « C’est l’instrument de torture. »
  • « C’est une torture mentale. »
  • « C’est dans la torture qu’on est. »
  • « C’est l’âme de la barbarie. »
  • « C’est une torture insoutenable. »

3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #

La torture pendant la Guerre d’Algérie (1954-62 ; Henri Alleg La question, 1958 ; La Bataille d’Alger film 1966 ; Paul Aussaresses Services spéciaux, 2001). La Convention des Nations unies contre la torture (10 décembre 1984, entrée en vigueur 26 juin 1987 — célébrée comme Journée internationale). L’article 3 commun aux Conventions de Genève (1949). Guantanamo et le waterboarding (depuis 2002 ; rapport du Sénat américain 9 décembre 2014). Abu Ghraib (révélations 60 Minutes II 28 avril 2004 ; photos Lynndie England). Des supplices et des hommes (Foucault, Surveiller et punir, 1975 — supplice public). L’Inquisition (XIIIe-XVIIe siècles). La Question (Henri Alleg, 1958). Cesare Beccaria (Des délits et des peines, 1764) contre la torture.

4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #

Torture / interrogatoire. Torture / enhanced interrogation. Physique / mentale. Acceptable / inacceptable. État / particulier. Efficace / inefficace. Légale / illégale.

5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #

  • « Faut interdire la torture. »
  • « C’est la torture est interdite. »
  • « C’est l’éternelle torture. »
  • « C’est l’âme de la barbarie. »
  • « C’est subir la torture. »
  • « C’est une torture insoutenable. »

6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #

« La torture est moins une violence qu’un consentement à se laisser détruire. » « Toute société se mesure aux tortures qu’elle interdit. » « La torture est l’autre nom du mal radical. » « Sans torture, pas d’aveu ; sans aveu, plus de torture. » « La torture mentale est l’envers de la torture physique. » Convient à un livre d’Henri Alleg (La question, 1958), à un essai de Michel Foucault (Surveiller et punir, 1975), à un texte de Cesare Beccaria (Des délits et des peines, 1764).

7. CLICHÉS PAR MILIEU #

  • Médias : « enhanced interrogation », euphémisme américain post-2001 ; « torture absolument interdite », rituel.
  • Entreprises : « what a torture », hyperbole ; team torture (rare métaphore péjorative).
  • Politiques : « jamais la France n’a torturé » (déni Aussaresses 2001) ; « waterboarding », débats USA Bush/Obama.
  • Intellectuels : Henri Alleg (La question, 1958) ; Pierre Vidal-Naquet (La torture dans la République, 1972) ; Michel Foucault (Surveiller et punir, 1975) ; Cesare Beccaria (Dei delitti e delle pene, Des délits et des peines, 1764) ; Hannah Arendt (Les origines du totalitarisme, 1951, sur la torture totalitaire) ; Elaine Scarry (The Body in Pain. The Making and Unmaking of the World, 1985).
  • Consultants : peu présent.
  • Réseaux sociaux : témoignages (Iran, Syrie, Tchétchénie) ; human rights advocacy.
  • Publicité : Amnesty International (campagnes anti-torture depuis 1972, première campagne mondiale).
  • Conversations ordinaires : « quelle torture », hyperbole ; « moralement torturé », usage psychologique.

8. CONTRADICTIONS COURANTES #

Cesare Beccaria, dans Des délits et des peines (Dei delitti e delle pene, 1764, livre fondateur de la criminologie), a démontré l’inutilité et l’injustice de la torture — les aveux extorqués sont mensongers (« la torture force les faibles à se déclarer coupables et les forts à nier »). Influence sur les codes pénaux modernes (Code pénal français 1791 abolit la torture judiciaire). Pendant la Guerre d’Algérie (1954-1962), l’armée française a institutionnalisé la torture (gégène, baignoire, viol) — Henri Alleg (La question, 1958, témoignage de sa propre torture par les parachutistes) a brisé le silence ; le général Paul Aussaresses (Services spéciaux. Algérie 1955-1957, 2001) a publiquement assumé. La Convention contre la torture de l’ONU (adoptée 10 décembre 1984, entrée en vigueur 26 juin 1987) interdit absolument la torture, sans exception (article 2.2 : « aucune circonstance exceptionnelle… ne peut être invoquée »). Après le 11 septembre 2001, l’administration Bush a autorisé les « enhanced interrogation techniques » à Guantanamo (Memo de John Yoo et Jay Bybee, 1er août 2002) — waterboarding, privation de sommeil, position stressées. Rapport du Sénat américain (9 décembre 2014, dit Torture Report, ~500 pages d’exécutif déclassifié) a démontré l’inefficacité et la pratique systématique. Le scandale Abu Ghraib (révélations 60 Minutes II 28 avril 2004, photos de Lynndie England et Charles Graner) a documenté la torture en Irak. Michel Foucault (Surveiller et punir, 1975) a documenté le supplice public d’Ancien Régime (exemple ouverture : Damiens 28 mars 1757, écartelement) comme dispositif de pouvoir spectaculaire.

9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #

Que comme l’a démontré Cesare Beccaria dans Des délits et des peines (1764), la torture est inefficace (les aveux extorqués sont mensongers) avant d’être moralement inacceptable — sa critique n’est pas seulement humanitaire mais épistémologique. Et que comme l’a démontré Elaine Scarry dans The Body in Pain (1985), la torture n’est pas un excès de violence par accident — elle est destruction systématique du monde du torturé (la douleur extrême détruit le langage, la mémoire, l’identité), au profit d’une reconstruction perverse du monde du tortionnaire qui s’approprie la souffrance comme « pouvoir absolu ».

10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #

« Cesare Beccaria (1738-1794), dans Des délits et des peines (Dei delitti e delle pene, Livourne, 1764, écrit à 26 ans), a démontré l’inutilité épistémologique et l’injustice morale de la torture — influence directe sur les codes pénaux des Lumières (Catherine II Russie 1767, Léopold II Toscane 1786, Code pénal français 1791). Henri Alleg (1921-2013), militant communiste, a écrit La question (Éditions de Minuit, février 1958, immédiatement saisi le 27 mars 1958) — témoignage de sa propre torture par les parachutistes français à Alger en juillet 1957 (gégène, baignoire). Pierre Vidal-Naquet, dans La torture dans la République. Essai d’histoire et de politique contemporaines (1954-1962) (1972), a documenté l’institutionnalisation. Le général Paul Aussaresses (1918-2013), dans Services spéciaux. Algérie 1955-1957 (2001), a assumé la torture pratiquée, déclenchant un débat national. La Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants a été adoptée le 10 décembre 1984 par la résolution 39/46 de l’Assemblée générale (entrée en vigueur le 26 juin 1987 — Journée internationale de soutien aux victimes de la torture). Le Sénat américain a publié son Committee Study of the Central Intelligence Agency’s Detention and Interrogation Program (dit Torture Report, ~6700 pages classifiées, ~500 pages exécutif déclassifié 9 décembre 2014) sous la direction de Dianne Feinstein. Le scandale Abu Ghraib a été révélé par Joe Darby (lanceur d’alerte), photos publiées par 60 Minutes II le 28 avril 2004 et The New Yorker (Seymour Hersh) le 10 mai 2004. Elaine Scarry, dans The Body in Pain. The Making and Unmaking of the World (1985), a fondé la philosophie contemporaine de la douleur. »

11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #

Torture : souffrance volontairement infligée qu’on déclare « absolument interdite » d’autant plus volontiers qu’on la rebaptise « enhanced interrogation » dès qu’on en a besoin.

12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #

La torture, jamais — c’est ce qu’on dit pour s’affirmer civilisé en suspendant l’examen des cas où l’on pourrait y consentir.

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