Index Lettre V

Victime

victime #

1. DÉFINITION REÇUE #

Personne ayant subi un dommage, qu’on convoque pour parler crimes (« victime d’agression »), guerre (« victimes civiles »), psychologie (« posture de victime »), et politique (« concurrence victimaire »).

2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #

  • « C’est la victime. »
  • « C’est une victime collatérale. »
  • « C’est devenu une victime expiatoire. »
  • « C’est l’éternelle victime. »
  • « C’est se poser en victime. »
  • « C’est jouer la victime. »
  • « C’est la concurrence des victimes. »
  • « C’est victime du système. »
  • « C’est une victime innocente. »
  • « C’est sans victime. »
  • « C’est victim blaming. »
  • « C’est la victimisation. »
  • « C’est dans la victime qu’on est. »
  • « C’est l’âme de la souffrance. »
  • « C’est une victime de l’histoire. »

3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #

La concurrence des victimes (Jean-Michel Chaumont, 1997, sur la mémoire de la Shoah et des autres génocides). « L’industrie du holocauste » (Norman Finkelstein, 2000). La société du danger et de la victime (Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière, Le temps des victimes, 2007). La victimologie (Benjamin Mendelsohn, 1947 ; Frederic Wertham 1949). Pierre Clastres et les sociétés sans pouvoir centralisé. Sacrifice girardien (René Girard, La violence et le sacré, 1972 — victime émissaire). « Victim blaming » (William Ryan, Blaming the Victim, 1971). Les victimes de guerre (Conventions de Genève 1949). Le statut de victime en justice française (loi du 8 juillet 1983). Le FGTI (Fonds de garantie des victimes d’actes de terrorisme et d’autres infractions, créé 1986 après attentats du Drugstore Publicis et Renaissance).

4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #

Victime / coupable. Victime / acteur. Vraie / fausse. Innocente / consentante. Individuelle / collective. Posture / réalité. Reconnue / oubliée.

5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #

  • « Faut écouter les victimes. »
  • « C’est une victime innocente. »
  • « C’est l’éternelle victime. »
  • « C’est l’âme de la souffrance. »
  • « C’est se poser en victime. »
  • « C’est une victime de l’histoire. »

6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #

« La victime est moins un objet qu’un consentement à se laisser identifier. » « Toute société se mesure aux victimes qu’elle reconnaît. » « La victime est l’autre nom du dommage incarné. » « Sans victime, pas de criminel ; sans criminel, plus de victime. » « La victime expiatoire est l’envers de la victime reconnue. » Convient à un livre de René Girard (La violence et le sacré, 1972), à un essai de Jean-Michel Chaumont (La concurrence des victimes, 1997), à un texte de Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière (Le temps des victimes, 2007).

7. CLICHÉS PAR MILIEU #

  • Médias : « les victimes », statut médiatique central post-2015 ; victimes d’attentats (cérémonies, monuments).
  • Entreprises : victim-blaming dans les RH (post-MeToo) ; #MeToo corporate.
  • Politiques : « concurrence victimaire », critique transversale (Pascal Bruckner, La tyrannie de la pénitence, 2006) ; « victimes du système », rhétorique populiste.
  • Intellectuels : René Girard (La violence et le sacré, 1972 ; Le bouc émissaire, 1982) ; Jean-Michel Chaumont (La concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, 1997) ; Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière (Le temps des victimes, 2007) ; Pascal Bruckner (La tentation de l’innocence, 1995 ; La tyrannie de la pénitence, 2006) ; William Ryan (Blaming the Victim, 1971).
  • Consultants : victim-centered approach, trauma-informed care.
  • Réseaux sociaux : #MeToo (depuis 15 octobre 2017) ; #JeSuisCharlie (7 janvier 2015), modèles de mobilisation autour des victimes.
  • Publicité : campagnes anti-violence avec récits de victimes (sécurité routière, violences conjugales).
  • Conversations ordinaires : « il joue la victime », jugement ; « les vraies victimes », hiérarchie.

8. CONTRADICTIONS COURANTES #

La victimologie a été fondée par Benjamin Mendelsohn (The Origin of the Doctrine of Victimology, 1947) puis Frederic Wertham (The Show of Violence, 1949) — discipline étudiant les victimes de crime (longtemps marginale face à la criminologie centrée sur le criminel). En France, la loi du 8 juillet 1983 renforçant la protection des victimes d’infractions (loi Robert Badinter) a créé un statut juridique. Le FGTI (Fonds de garantie des victimes d’actes de terrorisme et d’autres infractions) a été créé en 1986 après les attentats de septembre 1986 à Paris. Jean-Michel Chaumont, dans La concurrence des victimes (1997), a analysé le « ressentiment » entre groupes victimaires (Shoah / esclavage / colonisation / arméniens) — qui a la priorité pour la reconnaissance. Pascal Bruckner (La tentation de l’innocence, 1995, prix Médicis essai ; La tyrannie de la pénitence, 2006) a critiqué la « posture de victime » comme stratégie identitaire. Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière, dans Le temps des victimes (2007), ont posé la « société victimaire » comme régression du sujet politique. Victim blaming (William Ryan, 1971) désigne le report de la responsabilité sur la victime (« elle l’a cherché », « qu’est-ce qu’il faisait là ») — concept central en victimologie féministe et antiraciste.

9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #

Que comme l’a démontré René Girard dans La violence et le sacré (1972), la « victime » n’est pas seulement objet de la violence — elle est mécanisme social : la victime émissaire (bouc émissaire désigné collectivement) absorbe la violence diffuse de la communauté et la canalise, fondant ainsi l’ordre social. Et que comme l’a démontré Jean-Michel Chaumont dans La concurrence des victimes (1997), la reconnaissance des victimes (Shoah, esclavage, colonisation, génocides arménien, rwandais, etc.) crée paradoxalement une compétition — chaque groupe cherche reconnaissance de sa souffrance comme unique ou première, ce qui peut diviser au lieu d’unir les opprimés.

10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #

« René Girard (1923-2015), dans La violence et le sacré (1972, Grasset) puis Le bouc émissaire (1982), a posé le mécanisme victimaire comme fondement anthropologique du sacré et du social — la violence mimétique se résout par le choix d’une victime émissaire qui canalise les tensions. Jean-Michel Chaumont (UCLouvain), dans La concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance (1997, La Découverte), a analysé la rivalité mémorielle entre groupes victimaires (Shoah comme paradigme, puis esclavage, colonisations, génocides). Pascal Bruckner, dans La tentation de l’innocence (1995, prix Médicis essai) puis La tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental (2006), a critiqué la “posture de victime” comme stratégie identitaire d’évitement de la responsabilité. Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière, dans Le temps des victimes (2007), ont posé la “société victimaire” comme déplacement contemporain. Benjamin Mendelsohn (1900-1998, avocat israélien d’origine roumaine), dans “The Origin of the Doctrine of Victimology” (1947) puis “The Victimology” (Études Internationales de Psycho-Sociologie Criminelle, 1956), a fondé la victimologie. William Ryan (1923-2002), dans Blaming the Victim (1971, Pantheon Books), a forgé le concept de victim blaming. La loi du 8 juillet 1983 (loi Robert Badinter “renforçant la protection des victimes d’infractions”) a créé le statut juridique français. Le FGTI (Fonds de garantie des victimes des actes de Terrorisme et d’autres Infractions) a été créé par la loi du 9 septembre 1986 après les attentats parisiens de septembre 1986. #MeToo a été lancé par Tarana Burke (activiste afro-américaine) en 2006, viralisé par Alyssa Milano le 15 octobre 2017 après les révélations Harvey Weinstein dans le New York Times (5 octobre 2017) et le New Yorker (10 octobre 2017). »

11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #

Victime : personne ayant subi un dommage qu’on déclare « innocente » d’autant plus volontiers qu’on s’apprête à expliquer ce qu’elle aurait dû faire pour l’éviter.

12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #

Il joue la victime — c’est ce qu’on dit pour décrédibiliser quelqu’un dont la plainte commence à devenir gênante pour soi-même.

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