Ville
ville #
1. DÉFINITION REÇUE #
Agglomération urbaine importante, qu’on convoque pour parler urbanisme (« la ville durable »), critique (« mégalopole »), métaphore (« la ville-monde »), et politique (« droit à la ville »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la ville. »
- « C’est la ville lumière. »
- « C’est devenu une ville-monde. »
- « C’est l’éternelle ville. »
- « C’est la ville durable. »
- « C’est le droit à la ville. »
- « C’est la grande ville. »
- « C’est la ville de demain. »
- « C’est une ville pollutée. »
- « C’est sans ville. »
- « C’est Smart City. »
- « C’est la ville-musée. »
- « C’est dans la ville qu’on est. »
- « C’est l’âme de l’urbain. »
- « C’est une ville à taille humaine. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Le droit à la ville (Henri Lefebvre, 1968). La ville-monde (Saskia Sassen, The Global City, 1991 — New York, Londres, Tokyo). Paris, Londres, Tokyo, Mumbai. La « ville lumière » (Paris, depuis ~1870, premier éclairage électrique 1878). La Smart City (depuis ~2008, IBM, Cisco). La ville à taille humaine (cliché urbaniste). Les villes invisibles (Italo Calvino, 1972). Paris, capitale du XIXe siècle (Walter Benjamin, 1939). La Charte d’Athènes (Le Corbusier, 1933/1943). Les 15-minute cities (Carlos Moreno, 2016 ; Hidalgo Paris 2020). L’urbanisation mondiale : 56% urbain 2024 (~85% en 2050, ONU). « Les villes étouffent ». Métropolis (Fritz Lang, 1927).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Ville / campagne. Ville / village. Ville / banlieue. Mégalopole / village. Durable / polluante. Smart / traditionnelle. Centre / périphérie.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut repenser la ville. »
- « C’est la ville durable. »
- « C’est l’éternelle ville. »
- « C’est l’âme de l’urbain. »
- « C’est une ville à taille humaine. »
- « C’est la ville de demain. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La ville est moins une agglomération qu’un consentement à se laisser concentrer. » « Toute société se mesure aux villes qu’elle bâtit. » « La ville est l’autre nom de la civilisation incarnée. » « Sans ville, pas de campagne ; sans campagne, plus de ville. » « La ville-musée est l’envers de la ville vivante. » Convient à un livre d’Henri Lefebvre (Le droit à la ville, 1968), à un essai de Jane Jacobs (Mort et vie des grandes villes américaines, 1961), à un texte de Saskia Sassen (The Global City, 1991).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « les villes étouffent », rituel ; « Smart City », vocabulaire tech ; retour à la campagne.
- Entreprises : Smart City (IBM Smarter Cities 2008, Cisco Connected Communities) ; PropTech.
- Politiques : ZFE (Zone à faibles émissions, France depuis 2015, généralisée depuis 2021) ; plan Vélo ; 15-minute city (Hidalgo Paris 2020).
- Intellectuels : Henri Lefebvre (Le droit à la ville, 1968 ; La production de l’espace, 1974) ; Jane Jacobs (Mort et vie des grandes villes américaines, The Death and Life of Great American Cities, 1961) ; Lewis Mumford (La cité à travers l’histoire, The City in History, 1961) ; Saskia Sassen (The Global City. New York, London, Tokyo, 1991) ; David Harvey (Le Capitalisme contre le droit à la ville, 2011) ; Carlos Moreno (Vivre en proximité, 2020, 15-minute city) ; Walter Benjamin (Paris, capitale du XIXe siècle, posthume 1939).
- Consultants : urban planning consulting, Smart City consulting.
- Réseaux sociaux : urbex (urban exploration), #cityaesthetic ; #nimby (Not In My Back Yard).
- Publicité : marketing territorial (Only Lyon, Paris je t’aime).
- Conversations ordinaires : « la ville, ça fatigue », plainte ; « Paris, c’est devenu invivable », cliché transgénérationnel.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Henri Lefebvre, dans Le droit à la ville (1968, Anthropos), a forgé le concept central de l’urbanisme critique — la ville comme « œuvre » collective à laquelle tous les habitants ont droit (pas seulement les propriétaires). Repris massivement (David Harvey, Le Capitalisme contre le droit à la ville, 2011). Jane Jacobs (1916-2006), dans Mort et vie des grandes villes américaines (The Death and Life of Great American Cities, 1961), a démoli l’urbanisme moderniste (Le Corbusier, Robert Moses) au profit des villes denses, mixtes, vivantes — manifeste pour la vie de quartier (NYC West Village). Saskia Sassen, dans The Global City (1991), a posé New York-Londres-Tokyo comme nouveau triangle des villes-monde — concentrant services financiers et commandement de l’économie mondiale. Carlos Moreno (Sorbonne), dans Vivre en proximité (2020), a forgé la « ville du quart d’heure » (15-minute city) — toutes les fonctions urbaines accessibles à 15 minutes à pied ou à vélo (programme d’Anne Hidalgo, élections municipales 2020). L’urbanisation mondiale : ~56% de la population mondiale vit en zone urbaine en 2024 (ONU-DESA), prévision ~68% en 2050, ~85% en fin de siècle. Les ZFE (Zones à faibles émissions, créées loi du 24 décembre 2019, élargies loi Climat 2021) concernent ~43 villes françaises en 2024 — interdiction progressive des véhicules anciens.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Henri Lefebvre dans Le droit à la ville (1968), la « ville » contemporaine n’est pas seulement infrastructure technique — c’est œuvre collective dont les habitants devraient être co-producteurs (pas seulement consommateurs ou administrés). Le « droit à la ville » est revendication politique radicale (David Harvey la reprend en 2011). Et que comme l’a démontré Jane Jacobs dans Mort et vie des grandes villes américaines (1961), les villes vivent par leur densité, leur mixité fonctionnelle, leurs trottoirs animés — pas par le zonage moderniste (séparation logements/bureaux/commerces, voies rapides), qui produit des villes mortes et sécuritairement dangereuses (« eyes on the street », yeux sur la rue).
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Henri Lefebvre (1901-1991), philosophe-sociologue marxiste, dans Le droit à la ville (1968, Anthropos, écrit pour le centenaire du Capital de Marx 1867) puis La production de l’espace (1974), a forgé le concept central de l’urbanisme critique français. Repris par David Harvey (The Right to the City, New Left Review, septembre-octobre 2008 ; Rebel Cities, 2012). Jane Jacobs (1916-2006), journaliste américaine sans diplôme universitaire, dans Mort et vie des grandes villes américaines (The Death and Life of Great American Cities, 1961, Random House), a renversé l’urbanisme moderniste — manifeste pour la ville dense, mixte, marchable, avec ses eyes on the street. Lewis Mumford (1895-1990), dans La cité à travers l’histoire (The City in History. Its Origins, Its Transformations, and Its Prospects, 1961, National Book Award), a fait l’histoire urbaine globale. Saskia Sassen, dans The Global City. New York, London, Tokyo (1991, Princeton University Press), a forgé la global city — nœud du capitalisme financier mondial. Carlos Moreno (professeur à Paris 1, conseiller scientifique d’Anne Hidalgo), dans Vivre en proximité (2020) puis La révolution de la proximité (2022), a forgé la ville du quart d’heure (15-minute city) — programme municipal Hidalgo 2020 (élue 28 juin 2020). Walter Benjamin (1892-1940), dans Paris, capitale du XIXe siècle (exposé 1939 inachevé, Passagen-Werk posthume édition 1982 par Rolf Tiedemann), a analysé Paris comme matrice de la modernité urbaine. Selon les Nations unies (DESA 2024), 56% de la population mondiale vit en ville en 2024, prévision 68% en 2050. Métropolis de Fritz Lang (1927, UFA) reste matrice cinématographique de l’imaginaire urbain dystopique. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Ville : agglomération urbaine qu’on déclare « à taille humaine » d’autant plus volontiers qu’on s’apprête à la déserter pour la campagne le week-end.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
La ville durable — c’est ce qu’on promet pour habiller en utopie écologique les arbitrages immobiliers qui se prennent ailleurs.