Larmes
larmes #
1. DÉFINITION REÇUE #
Liquide sécrété par les glandes lacrymales, qu’on convoque pour parler émotion (« verser des larmes »), genre (« les hommes ne pleurent pas »), authenticité (« larmes de joie »), et politique (« larmes médiatiques »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est les larmes. »
- « C’est les larmes de joie. »
- « C’est les larmes de crocodile. »
- « C’est les larmes amères. »
- « C’est devenu un torrent de larmes. »
- « C’est l’éternelle larme. »
- « C’est verser des larmes. »
- « C’est retenir ses larmes. »
- « C’est les larmes du président. »
- « C’est les hommes qui pleurent. »
- « C’est l’arme des faibles. »
- « C’est rire aux larmes. »
- « C’est dans les larmes qu’on est. »
- « C’est l’âme de l’émotion. »
- « C’est verser une larme. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La larme sur la joue. La photo prise « larme à l’œil » au mariage / aux funérailles. Le sportif qui pleure après la victoire. L’« homme politique en larmes » en plateau (Sarkozy 2007, Hollande). Les « larmes de crocodile » du proverbe. Les « hommes ne pleurent pas » (cliché viril critiqué). La « Magdalena » pleurant le Christ. La « vallée de larmes » biblique. Le « rire aux larmes » spasmodique. La « larme à l’œil » sentimentale.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Larmes / sécheresse. Sincères / crocodile. Joie / tristesse. Privées / publiques. Hommes / femmes. Saines / pathologiques. Spontanées / fabriquées.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut pas avoir peur de pleurer. »
- « C’est les larmes de joie. »
- « C’est l’éternelle larme. »
- « C’est l’âme de l’émotion. »
- « Les hommes peuvent pleurer. »
- « Sans larmes, plus d’émotion. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La larme est moins un liquide qu’un consentement à se laisser émouvoir. » « Toute société se mesure aux larmes qu’elle autorise. » « La larme est l’autre nom de l’émotion incarnée. » « Sans larme, pas d’affect ; sans affect, plus de larme. » « Les larmes de joie sont l’envers des larmes de tristesse. » Convient à un livre d’Anne Vincent-Buffault (Histoire des larmes), à un essai d’Olivier Christin (Histoire émotionnelle), à un texte de Norbert Elias sur la civilisation des mœurs.
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « larme à l’œil », « torrent de larmes », rituels post-victoire ou post-tragédie.
- Entreprises : peu présent ; sauf « émotion au travail ».
- Politiques : « larmes en plateau » devenues geste politique (Sarkozy, Hollande, Macron).
- Intellectuels : Anne Vincent-Buffault (Histoire des larmes, 1986) ; Norbert Elias (La civilisation des mœurs) ; William James (psychologie de l’émotion).
- Consultants : « emotional intelligence », « cry openly ».
- Réseaux sociaux : « bawling », « tear-jerker », émojis 😭.
- Publicité : « larme aux yeux » des pubs sentimentales (Noël, parfums).
- Conversations ordinaires : « j’en ai pleuré », hyperbole ; « larmes de crocodile », accusation d’insincérité.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Les larmes sont valorisées (sincérité, sensibilité) et stigmatisées (faiblesse, hystérie). Les femmes pleurent « facilement » (cliché culturel) et les hommes « doivent retenir » (cliché de masculinité) — alors que physiologiquement, les hormones féminines (prolactine) facilitent les larmes émotionnelles. Les « larmes du président » sont devenues geste politique (Sarkozy à Carla 2008, Hollande post-attentats 2015) — performées ou sincères selon les commentateurs.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a documenté Anne Vincent-Buffault dans Histoire des larmes (1986), la place sociale des larmes a profondément changé en Occident — au XVIIIe siècle, les hommes pleuraient en public (« sensibilité » des Lumières), au XIXe siècle, la « virilité » bourgeoise a banni la larme masculine. Les larmes contemporaines des sportifs et politiques marquent un retour. Et que comme l’a montré la psychophysiologie (William Frey, années 1980), les larmes émotionnelles contiennent des hormones de stress (cortisol, ACTH) — pleurer aurait une fonction biologique de régulation.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Anne Vincent-Buffault, dans Histoire des larmes (1986), a documenté la mutation occidentale du rapport aux larmes — au XVIIIe siècle des Lumières, l’homme sensible pleure publiquement (Rousseau, Diderot) ; au XIXe siècle bourgeois, la masculinité bannit les larmes masculines ; au XXIe siècle, retour partiel (sportifs, politiques). Norbert Elias, dans La civilisation des mœurs, a documenté plus largement l’évolution du contrôle des affects. William Frey (1985, biochimiste), a analysé la composition des larmes émotionnelles vs réflexes — les larmes émotionnelles contiennent plus de protéines et d’hormones de stress, suggérant une fonction de régulation. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Larmes : liquide sécrété par les glandes lacrymales qu’on déclare sincère pour les siennes et de crocodile pour celles des autres.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Les hommes ne pleurent pas — c’est ce qu’on dit jusqu’à ce qu’on pleure soi-même.