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Sacrifice

sacrifice #

1. DÉFINITION REÇUE #

Offrande à une divinité ou renoncement librement consenti, qu’on convoque pour parler religion (« sacrifice d’Abraham »), parents (« sacrifices des parents »), patrie (« mort au champ d’honneur »), et politique (« demander des sacrifices »).

2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #

  • « C’est le sacrifice. »
  • « C’est faire des sacrifices. »
  • « C’est devenu un sacrifice énorme. »
  • « C’est l’éternel sacrifice. »
  • « C’est le sacrifice des parents. »
  • « C’est le sacrifice suprême. »
  • « C’est se sacrifier pour les autres. »
  • « C’est l’esprit de sacrifice. »
  • « C’est sans sacrifice. »
  • « C’est un sacrifice nécessaire. »
  • « C’est un sacrifice consenti. »
  • « C’est le sens du sacrifice. »
  • « C’est dans le sacrifice qu’on est. »
  • « C’est l’âme du don. »
  • « C’est un sacrifice héroïque. »

3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #

Le « sacrifice d’Abraham » (Genèse 22, Akedah). Le sacrifice du Christ (Vendredi saint). Le « sacrifice de la messe » (théologie catholique). Le sacre du printemps (Stravinsky, 1913). La violence et le sacré (René Girard, 1972). Les sacrifices humains aztèques. Le « sacrifice suprême » (mort au combat). Le « monument aux morts » (« mort pour la France »). « L’effort national », « les sacrifices nécessaires » (rhétorique politique de crise). Le sens du sacrifice (Maurice Bouchor). Marcel Mauss et Henri Hubert (Essai sur la nature et la fonction du sacrifice, 1899).

4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #

Sacrifice / don. Sacrifice / renoncement. Religieux / laïque. Consenti / forcé. Individuel / collectif. Héroïque / quotidien. Symbolique / réel.

5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #

  • « Faut savoir se sacrifier. »
  • « C’est faire des sacrifices. »
  • « C’est l’éternel sacrifice. »
  • « C’est l’âme du don. »
  • « C’est l’esprit de sacrifice. »
  • « C’est un sacrifice héroïque. »

6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #

« Le sacrifice est moins une offrande qu’un consentement à se laisser amputer. » « Toute société se mesure aux sacrifices qu’elle exige. » « Le sacrifice est l’autre nom du don total. » « Sans sacrifice, pas de communauté ; sans communauté, plus de sacrifice. » « Le sacrifice consenti est l’envers du sacrifice imposé. » Convient à un livre de René Girard (La violence et le sacré, 1972), à un essai de Marcel Mauss et Henri Hubert (Essai sur la nature et la fonction du sacrifice, 1899), à un texte de Georges Bataille (L’érotisme, 1957).

7. CLICHÉS PAR MILIEU #

  • Médias : « le sacrifice de… », rituel hagiographique ; « sacrifices nécessaires », rhétorique d’austérité.
  • Entreprises : « no sacrifice, no glory », slogan ; « personal sacrifice », jargon RH.
  • Politiques : « demander des sacrifices » (austérité) ; « ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie ».
  • Intellectuels : Marcel Mauss et Henri Hubert (Essai sur la nature et la fonction du sacrifice, L’Année sociologique, 1899) ; René Girard (La violence et le sacré, 1972) ; Georges Bataille (L’érotisme, 1957 ; La part maudite, 1949) ; Maurice Godelier (L’énigme du don, 1996).
  • Consultants : « willing to sacrifice », « grit », jargon motivationnel.
  • Réseaux sociaux : « grindset » et culte du sacrifice productif ; mèmes anti-sacrifice (« no martyrs »).
  • Publicité : « sans sacrifier le plaisir », argument commercial commun.
  • Conversations ordinaires : « les sacrifices des parents », gratitude ; « il s’est sacrifié pour… », hagiographie.

8. CONTRADICTIONS COURANTES #

Marcel Mauss et Henri Hubert, dans l’Essai sur la nature et la fonction du sacrifice (L’Année sociologique, 1899), ont proposé la première analyse sociologique du sacrifice : médiation entre profane et sacré par la destruction d’une victime. René Girard, dans La violence et le sacré (1972), pose le sacrifice émissaire à l’origine du religieux et du social — canalisation de la violence mimétique sur une victime substitutive. Georges Bataille (La part maudite, 1949) fait du sacrifice (destruction non-utilitaire) une nécessité économique d’évacuation du surplus. Le récit biblique du sacrifice d’Isaac (Genèse 22, Akedah) est lu de manière opposée : preuve d’obéissance par Kierkegaard (Crainte et tremblement, 1843), critique de l’instrumentalisation des enfants par d’autres lectures contemporaines. La rhétorique des « sacrifices nécessaires » est cliché de l’austérité politique.

9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #

Que comme l’a démontré René Girard dans La violence et le sacré (1972), le sacrifice n’est pas archaïsme religieux à dépasser — c’est mécanisme social de canalisation de la violence mimétique sur une victime émissaire, dont les sociétés modernes héritent sous d’autres formes (boucs émissaires médiatiques, persécutions sociales). Et que comme l’ont posé Marcel Mauss et Henri Hubert dans leur Essai (1899), le sacrifice n’est pas seulement destruction — c’est création d’une médiation entre profane et sacré, dont le sacrificateur et le sacrifié sortent transformés (le sacré devient communicable).

10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #

« Marcel Mauss et Henri Hubert, dans l’Essai sur la nature et la fonction du sacrifice (L’Année sociologique, 1899, regroupé dans Mélanges d’histoire des religions, 1909), ont fondé l’analyse sociologique du sacrifice — médiation profane/sacré par la destruction d’une victime, transformation simultanée du sacrifiant et du sacrifié. René Girard, dans La violence et le sacré (1972), pose le mécanisme sacrificiel (victime émissaire, bouc émissaire) à l’origine du religieux et du politique — élaboré dans Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) et Le bouc émissaire (1982). Georges Bataille, dans La part maudite. Essai d’économie générale (1949), fait du sacrifice (dépense non-productive, consumation) une nécessité de la “souveraineté”. Søren Kierkegaard, dans Crainte et tremblement (Frygt og Bæven, 1843), interprète le sacrifice d’Isaac (Genèse 22, Akedah) comme “suspension téléologique de l’éthique” — Abraham au-dessus de la morale par la foi. Maurice Godelier, dans L’énigme du don (1996), a posé la part du sacrifice dans l’économie du don. »

11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #

Sacrifice : offrande qu’on déclare « consenti » d’autant plus volontiers qu’on s’arrange pour qu’il soit fait par les autres.

12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #

Les sacrifices nécessaires — c’est ce qu’on dit pour faire accepter à des gens des renoncements dont on a soigneusement exempté ceux qui les exigent.

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