Faute
faute #
1. DÉFINITION REÇUE #
Manquement (morale, juridique, sportive, orthographique), qu’on convoque pour désigner un coupable (« c’est de sa faute »), un péché (« la faute originelle »), ou une erreur (« faute d’orthographe »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est de sa faute. »
- « C’est ma faute. »
- « C’est pas ma faute. »
- « C’est la faute à pas de chance. »
- « C’est la faute à Voltaire. »
- « C’est la faute du système. »
- « C’est la faute de l’Europe. »
- « C’est la faute originelle. »
- « C’est l’éternelle faute. »
- « C’est une faute professionnelle. »
- « C’est la faute d’orthographe. »
- « C’est la faute morale. »
- « C’est dans la faute qu’on est. »
- « C’est l’âme du péché. »
- « C’est une faute politique. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Adam et Ève mangeant la pomme. Le « péché originel ». Le confessionnal. Le tribunal et la « faute ». Le rouge à corriger sur la copie. La main qui frappe. Le « mea culpa ». La « faute lourde » du Code du travail. Le « faute, ma faute, ma très grande faute ». La carte rouge au foot. L’erreur judiciaire.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Faute / responsabilité. Faute / erreur. Personnelle / collective. Volontaire / involontaire. Grave / légère. Morale / juridique. Pénale / civile.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « C’est ta faute. »
- « C’est pas ma faute. »
- « Faut assumer ses fautes. »
- « C’est l’éternelle faute. »
- « C’est la faute du système. »
- « Sans faute, plus rien. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La faute est moins un acte qu’un consentement à porter la responsabilité. » « Toute société se mesure aux fautes qu’elle pardonne. » « La faute est l’autre nom du sujet imputable. » « Sans faute, pas de pardon ; sans pardon, plus de faute. » « La faute morale est l’envers de la faute juridique. » Convient à un livre de Paul Ricœur (La symbolique du mal), à un essai de Hannah Arendt sur la responsabilité, à un texte de Cynthia Fleury (Ci-gît l’amer).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « c’est la faute de… », recherche du coupable.
- Entreprises : « faute professionnelle », « blameless post-mortem » (à l’inverse).
- Politiques : « la faute du précédent », rhétorique constante.
- Intellectuels : Paul Ricœur (La symbolique du mal) ; Arendt ; Cynthia Fleury (Ci-gît l’amer).
- Consultants : « blameless culture », « no-fault analysis ».
- Réseaux sociaux : « pas ma faute », memes ; recherche frénétique du coupable.
- Publicité : « pas votre faute si… », exemption.
- Conversations ordinaires : « c’est pas ma faute », défense ; « c’est de leur faute », transfert.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
La faute est personnelle (responsabilité) et collective (« la faute du système »). À assumer (en discours) et à déplacer (en pratique). Punie (en droit) et déconseillée (en management moderne « blameless »). « C’est la faute à Voltaire » dit Hugo pour signaler que désigner un coupable individuel pour un phénomène social, c’est se moquer du monde.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a posé Paul Ricœur dans La symbolique du mal, la faute relève d’une grammaire morale plus complexe qu’une simple causalité — souillure, péché, culpabilité. Et que comme l’a montré Hannah Arendt à propos du procès Eichmann, la distinction entre « responsabilité personnelle » et « responsabilité collective » est cruciale — confondre les deux brouille la possibilité même de la justice.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Paul Ricœur, dans La symbolique du mal (1960), a montré que la “faute” est l’aboutissement d’une longue généalogie : souillure, péché, culpabilité — trois régimes différents du mal. Hannah Arendt, dans Responsabilité et jugement, a distingué faute juridique, responsabilité politique et culpabilité morale — distinctions qu’on confond constamment. Cynthia Fleury, dans Ci-gît l’amer, travaille la question du ressentiment comme cristallisation de la faute imputée à l’autre. La rhétorique politique du “c’est la faute du précédent” est l’inverse de l’examen sérieux des fautes. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Faute : manquement qu’on désigne chez les autres et qu’on minimise chez soi, et qu’on attribue au système quand c’est trop évident.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
C’est de leur faute — c’est ce qu’on dit pour ne pas avoir à dire « c’est aussi de la mienne ».