Bonté
bonté #
1. DÉFINITION REÇUE #
Qualité de celui qui veut le bien d’autrui, qu’on dit en voie de disparition, et qu’on évoque surtout pour louer les morts ou les saints.
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « Il était d’une bonté rare. »
- « Bonté divine ! »
- « C’est la bonté incarnée. »
- « La bonté ne paie pas. »
- « La bonté, c’est désuet. »
- « La bienveillance a remplacé la bonté. »
- « C’est de la bonté pure. »
- « Sans bonté, plus rien ne tient. »
- « C’est devenu un défaut, la bonté. »
- « Trop de bonté, c’est de la naïveté. »
- « La bonté, c’est ce qui sauve. »
- « C’est l’arme des forts. »
- « La bonté, ça se reconnaît. »
- « C’est l’âme bonne par excellence. »
- « C’est devenu un acte politique, la bonté. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La grand-mère qui sourit. Le saint sur l’icône. Le chien qui regarde. La main tendue. Le pansement appliqué. Le sourire bienveillant du médecin. Le soin sans hésitation. Le moine bouddhiste qui sourit. Le bénévole en gilet. La bonne âme. Le « cœur sur la main ». L’ange gardien.
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Bonté / bienveillance. Bonté / faiblesse. Bonté / naïveté. Bonté / égoïsme. Personnelle / institutionnelle. Naturelle / cultivée. Bonté désuète / contemporaine. Spirituelle / laïque. Sincère / performative.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Sans bonté, pas de société. »
- « Faut être bon, sans être naïf. »
- « La bonté ne se commande pas. »
- « C’est de la bonté qu’il faut. »
- « C’est dans la bonté qu’on est grand. »
- « La bonté est l’autre nom du courage. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La bonté est moins une qualité qu’un consentement. » « Toute société se mesure aux bontés qu’elle ne récompense pas. » « La bonté véritable n’a pas besoin d’être nommée. » « On juge un humain à ce qu’il fait sans qu’on le voie. » « La bonté est ce qui survit à la déception. » Convient à un essai d’André Comte-Sponville, à un livre de Christian Bobin.
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « la bonté qui sauve », « ces gestes de bonté qui touchent ».
- Entreprises : « kindness is a strength », mouvement « kindness at work ».
- Politiques : « la République de la bonté », formule rare.
- Intellectuels : Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus ; bell hooks, All About Love.
- Consultants : « kindness as competitive advantage », « radical candor ».
- Réseaux sociaux : « kindness counts », vidéos virales « random act of kindness ».
- Publicité : « parce que la bonté change tout », ONG, mutuelle.
- Conversations ordinaires : « il est gentil, c’est tout », jugement parfois condescendant.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
La bonté est désuète et essentielle. Faiblesse et force. Naïveté et courage. Personnelle et politique. À célébrer et à se méfier. Naturelle et cultivée. C’est ce qui sauve et ce qui rend vulnérable. On la veut chez les autres et on la dose pour soi.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que la « bonté » a presque disparu du vocabulaire contemporain au profit de mots plus neutres (bienveillance, gentillesse, kindness). Cela n’est pas anodin : la bonté supposait une dimension morale forte (faire le bien), la bienveillance se contente d’une attitude. C’est moins exigeant.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Le mot “bonté” est presque sorti du langage courant — on dit “bienveillance”, “kindness”, “empathie”. André Comte-Sponville, dans son Petit traité des grandes vertus, défendait encore la bonté comme vertu cardinale. Mais c’est typique de notre époque : on a glissé d’une morale du faire (la bonté comme acte) à une éthique de l’attitude (la bienveillance comme posture). C’est moins exigeant, et c’est plus marketable. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Bonté : qualité qu’on attribue aux morts pour ne pas avoir à la pratiquer chez les vivants.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
La bonté est une grande vertu — c’est précisément pour cela qu’on l’a remplacée par la bienveillance.