Tort
tort #
1. DÉFINITION REÇUE #
Erreur ou faute attribuée, qu’on convoque pour parler conflits (« avoir tort »), justice (« les torts partagés »), morale (« reconnaître ses torts »), et politique (« à tort ou à raison »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le tort. »
- « C’est avoir tort. »
- « C’est devenu un tort manifeste. »
- « C’est l’éternel tort. »
- « C’est reconnaître ses torts. »
- « C’est à tort. »
- « C’est à tort ou à raison. »
- « C’est faire du tort à… »
- « C’est les torts partagés. »
- « C’est sans tort. »
- « C’est un grand tort. »
- « C’est causer du tort. »
- « C’est dans le tort qu’on est. »
- « C’est l’âme de la faute. »
- « C’est un tort grave. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
« Donner tort » (juger). « À tort ou à raison » (formule de nuance). « Reconnaître ses torts » (excuse, repentance). « Torts partagés » (divorce sans gagnant). « Le mort a toujours tort » (proverbe juridique cynique). Le « torts » américain (responsabilité civile, tort law). « Avoir tort, c’est avoir raison demain » (Tristan Bernard). « On a toujours tort d’essayer d’avoir raison devant des gens qui ont toutes les bonnes raisons de croire qu’on a tort » (Raymond Devos). La présomption d’innocence (article 9 de la Déclaration des droits de l’homme, 1789).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Tort / raison. Tort / faute. Manifeste / discutable. Partagé / unilatéral. Reconnu / nié. Mineur / grave. Civil / pénal.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut reconnaître ses torts. »
- « C’est avoir tort. »
- « C’est l’éternel tort. »
- « C’est l’âme de la faute. »
- « C’est à tort ou à raison. »
- « C’est un tort grave. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le tort est moins une erreur qu’un consentement à se laisser blâmer. » « Toute société se mesure aux torts qu’elle reconnaît. » « Le tort est l’autre nom de la faute imputée. » « Sans tort, pas de raison ; sans raison, plus de tort. » « Le tort manifeste est l’envers du tort discutable. » Convient à un livre de Paul Ricœur (Soi-même comme un autre, 1990, sur l’imputabilité), à un essai d’Émile Durkheim (Le suicide, 1897, sur l’anomie morale), à un texte d’Hannah Arendt (Responsabilité et jugement, 2003).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « les torts partagés », rituel de divorce ; « à tort », correction journalistique.
- Entreprises : fault management, blame culture, jargon ; no-blame culture (Edmondson 1999).
- Politiques : « à tort ou à raison », nuance politique ; « les torts partagés », recadrage diplomatique.
- Intellectuels : Paul Ricœur (Soi-même comme un autre, 1990, imputabilité) ; Hannah Arendt (Responsabilité et jugement, posthume 2003) ; Jean-François Lyotard (Le différend, 1983, sur le tort qui ne peut être dit).
- Consultants : « blame culture » vs « no-blame culture » ; psychological safety (Amy Edmondson, Harvard, depuis 1999).
- Réseaux sociaux : « who’s in the wrong », querelles publiques ; call-out culture.
- Publicité : peu présent.
- Conversations ordinaires : « tu as tort », jugement direct ; « les torts sont partagés », apaisement médiocre.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
La notion de « tort » est à la fois morale (faute personnelle reconnue) et juridique (en droit civil français, « tort » comme préjudice causé à autrui ; en droit américain, tort law est le droit de la responsabilité civile). Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre (1990), a analysé l’imputabilité (capacité à être tenu pour responsable d’un acte) comme structure de l’identité narrative. Jean-François Lyotard, dans Le différend (1983), a forgé : il y a différend (par opposition à litige) quand le tort fait à une partie ne peut être exprimé dans le langage du droit existant — d’où l’urgence politique de créer de nouveaux idiomes. Hannah Arendt (Responsabilité et jugement, posthume 2003) a distingué culpabilité personnelle (auteur d’un acte) et responsabilité collective (membre d’une communauté). Amy Edmondson, professeure à Harvard Business School, a forgé la « psychological safety » (depuis 1999) — cultures organisationnelles où l’on peut admettre ses torts sans représailles, conditions de l’innovation. « Les torts sont partagés » est cliché des divorces sans torts (loi du 26 mai 2004 en France, simplification du divorce).
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a posé Jean-François Lyotard dans Le différend (1983), il y a tort (au sens fort) quand un préjudice ne peut être exprimé dans le langage du droit qui aurait dû le protéger — les Auschwitz, les disparus, les colonisés, les femmes battues dans le langage patriarcal subissent un différend avant tout litige. Et que comme l’a démontré Amy Edmondson (depuis 1999) dans ses travaux sur la psychological safety, les organisations qui dissimulent les torts (par peur de la sanction) ne deviennent pas plus performantes — elles s’effondrent en cachant leurs erreurs, alors que celles qui les exposent ouvertement apprennent et progressent.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Jean-François Lyotard (1924-1998), dans Le différend (1983, Éditions de Minuit), a distingué litige (différend exprimable dans un langage commun) et différend (préjudice qui ne peut s’exprimer dans le langage du tort, faute d’idiome). Exemple paradigmatique : les Juifs face au négationnisme (où seuls les morts pourraient témoigner), les colonisés face au droit colonial. Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre (1990, “neuvième étude. Le soi et la sagesse pratique. La conviction”), a analysé l’imputabilité comme structure du soi narratif. Hannah Arendt, dans les essais posthumes Responsabilité et jugement (Responsibility and Judgment, 2003, édition Jerome Kohn), a distingué culpabilité personnelle et responsabilité collective (à propos d’Eichmann). Amy Edmondson (Harvard Business School), dans “Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams” (Administrative Science Quarterly, 1999) puis The Fearless Organization (2018), a forgé la psychological safety. La distinction “à tort ou à raison” est attribuée à La Rochefoucauld (Maximes, 1665). La loi française du 26 mai 2004 (divorce) a simplifié les procédures sans torts (consentement mutuel, acceptation, altération définitive du lien conjugal). La présomption d’innocence est inscrite à l’article 9 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Tort : faute attribuée qu’on déclare « partagé » d’autant plus volontiers qu’on s’apprête à ne reconnaître aucun des siens.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Reconnaître ses torts — c’est ce qu’on demande aux autres pour s’épargner d’avoir à reconnaître les siens.