Silence
silence #
1. DÉFINITION REÇUE #
Absence de bruit ou de parole, qu’on convoque pour parler intériorité (« silence intérieur »), politique (« silence assourdissant »), morale (« faut briser le silence »), et musique (« la pause »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le silence. »
- « C’est briser le silence. »
- « C’est devenu un silence assourdissant. »
- « C’est l’éternel silence. »
- « C’est garder le silence. »
- « C’est respecter le silence. »
- « C’est la loi du silence. »
- « C’est le silence est d’or. »
- « C’est un long silence. »
- « C’est sans silence. »
- « C’est faire silence. »
- « C’est un silence éloquent. »
- « C’est dans le silence qu’on est. »
- « C’est l’âme du recueillement. »
- « C’est un silence radio. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Le silence de la mer (Vercors, 1942). 4’33” (John Cage, 1952, pièce silencieuse). « Le silence est d’or, la parole est d’argent » (proverbe). Le silence des agneaux (Demme, 1991). Le « silence assourdissant » (oxymore médiatique). Le « silence radio » (formule). La « loi du silence » (mafia, omertà). Le « silence de Dieu » (théologie post-Auschwitz). « Briser le silence » (#MeToo, 2017). La minute de silence (rituel commémoratif). Le silence monastique (chartreux, trappistes). Pythagore et le silence des disciples. Susan Sontag (L’esthétique du silence, 1967). « Si tu vois quelque chose, dis quelque chose. »
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Silence / bruit. Silence / parole. Volontaire / imposé. Recueilli / pesant. Sacré / coupable. Plein / vide. Politique / spirituel.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut briser le silence. »
- « C’est garder le silence. »
- « C’est l’éternel silence. »
- « C’est l’âme du recueillement. »
- « C’est le silence est d’or. »
- « C’est un silence éloquent. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le silence est moins une absence qu’un consentement à se laisser entendre. » « Toute société se mesure aux silences qu’elle impose. » « Le silence est l’autre nom de la parole retenue. » « Sans silence, pas de musique ; sans musique, plus de silence. » « Le silence assourdissant est l’envers du silence recueilli. » Convient à un livre de Vercors (Le silence de la mer, 1942), à un essai de Susan Sontag (L’esthétique du silence, 1967), à un texte de Max Picard (Le monde du silence, 1948).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « silence assourdissant », rituel oxymorique ; « briser le silence », rubrique société.
- Entreprises : « cone of silence », « NDA » (non-disclosure) ; « silenced minorities » jargon DEI.
- Politiques : « silence coupable » du gouvernement ; « minute de silence » (rituel post-attentat).
- Intellectuels : Susan Sontag (L’esthétique du silence, Aesthetics of Silence, 1967, dans Styles of Radical Will, 1969) ; Max Picard (Le monde du silence, Die Welt des Schweigens, 1948) ; Ludwig Wittgenstein (Tractatus, 1921, “Ce dont on ne peut parler, il faut le taire”) ; Hannah Arendt et Heidegger sur le silence philosophique ; David Le Breton (Du silence, 1997).
- Consultants : « strategic silence », « power of the pause », jargon coaching.
- Réseaux sociaux : « silence is violence » (post-George Floyd 2020), slogan ; « quiet quitting » comme silence professionnel (2022).
- Publicité : « écoutez le silence » (luxe, parfums, voitures hybrides).
- Conversations ordinaires : « un peu de silence ! », rappel à l’ordre ; « le silence est lourd », malaise.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
John Cage, dans 4’33” (créé le 29 août 1952 à Woodstock par David Tudor au piano), a démontré qu’il n’y a pas de silence absolu — les bruits ambiants deviennent musique quand l’attention y est portée. « Il n’y a pas de silence, il y a toujours quelque chose à entendre. » Susan Sontag, dans L’esthétique du silence (1967, dans Styles of Radical Will, 1969), a posé le silence comme stratégie artistique radicale (Beckett, Rauschenberg, Cage) : la modernité a produit des œuvres « qui veulent se taire ». Ludwig Wittgenstein clôt le Tractatus logico-philosophicus (1921, proposition 7) par : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence » (Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen) — limite du dicible. Le mouvement #MeToo (2017) a fait du « briser le silence » mot d’ordre planétaire. Le « silence radio » (vocabulaire militaire) est devenu cliché familier. David Le Breton (Du silence, 1997) a fait l’anthropologie du silence.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré John Cage avec 4’33” (1952), il n’y a pas de « silence pur » — il y a toujours du son audible (respiration, bruits ambiants, acouphènes), et le « silence » est en fait attention portée à ce qu’on n’entendait pas. Et que comme l’a posé Ludwig Wittgenstein dans la dernière proposition du Tractatus (1921), le silence n’est pas seulement absence de parole — c’est une position éthique-philosophique face aux limites du dicible (mystique, éthique, esthétique : ce qui se montre sans pouvoir se dire).
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« John Cage (1912-1992), dans 4’33” (créé le 29 août 1952 à Maverick Concert Hall, Woodstock, par David Tudor), a composé trois mouvements de silence (33”, 2’40”, 1’20”) — démontrant qu’il n’y a pas de silence absolu, les bruits ambiants devenant musique. Susan Sontag, dans “Aesthetics of Silence” (1967, repris dans Styles of Radical Will, 1969), a posé le silence comme stratégie artistique radicale de la modernité. Ludwig Wittgenstein clôt le Tractatus Logico-Philosophicus (1921, en allemand Logisch-Philosophische Abhandlung dans les Annalen der Naturphilosophie) par la proposition 7 : “Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen” (“Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence”). Max Picard, dans Le monde du silence (Die Welt des Schweigens, 1948), a fondé une phénoménologie du silence comme dimension du langage. David Le Breton, dans Du silence (1997), a fait l’anthropologie sociale du silence. Le silence de la mer de Vercors (pseudonyme de Jean Bruller, paru clandestinement aux Éditions de Minuit, 20 février 1942) reste un classique de la résistance. La “minute de silence” est rituel commémoratif moderne (premier usage : 11 novembre 1919 au Royaume-Uni, sur initiative de George V). »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Silence : absence de bruit qu’on déclare « assourdissant » d’autant plus volontiers qu’on aurait préféré qu’on parle de soi.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Briser le silence — c’est ce qu’on dit pour habiller en courage la prise de parole qu’on avait toujours pu faire avant.