Index Lettre B

Blessure

blessure #

1. DÉFINITION REÇUE #

Atteinte du corps ou de l’âme, qu’on dit profonde, ouverte, narcissique ou de l’enfance, et qu’on convoque aussi bien chez le kiné qu’en thérapie de groupe.

2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #

  • « Une blessure profonde. »
  • « C’est une blessure de l’enfance. »
  • « C’est une blessure narcissique. »
  • « Le temps cicatrise les blessures. »
  • « Le temps n’efface pas les blessures. »
  • « C’est une blessure ouverte. »
  • « C’est une blessure invisible. »
  • « Faut soigner ses blessures. »
  • « C’est dans la blessure qu’on grandit. »
  • « C’est l’ego blessé. »
  • « C’est juste une blessure d’orgueil. »
  • « C’est une blessure de guerre. »
  • « C’est une blessure de la République. »
  • « Aucune blessure n’est anodine. »
  • « C’est une blessure qui mérite respect. »

3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #

Le pansement. La cicatrice. Le bandage. La civière. Le trophée du sportif blessé. La salle de kiné. Le divan du psy. Le mur des blessures de Lacan. La carte de l’âme avec ses blessures imprimées. Le carnet de bord du journaliste de guerre. Le coquelicot. La lettre déchirée. La main qui tient le cœur.

4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #

Physique / psychique. Visible / invisible. Profonde / superficielle. Narcissique / réelle. Récente / ancienne. Personnelle / collective. Soignable / pas. Légère / grave. Honneur / blessure.

5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #

  • « Toute blessure mérite d’être soignée. »
  • « C’est dans la blessure qu’on apprend. »
  • « Sans blessure, pas de croissance. »
  • « Il faut savoir nommer ses blessures. »
  • « Le silence aggrave la blessure. »
  • « Le temps fait son œuvre. »

6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #

« Une blessure est moins ce qu’on subit qu’un récit qui s’écrit en nous. » « On ne soigne pas une blessure, on apprend à vivre avec. » « La cicatrice est l’autographe d’une survie. » « Il y a des blessures qui font les œuvres. » « Toute société se mesure à ses blessures non reconnues. » Convient à un livre Albin Michel sur la résilience, à un séminaire psy.

7. CLICHÉS PAR MILIEU #

  • Médias : « la blessure de la nation », après attentat ou crise.
  • Entreprises : « blessures invisibles » du burn-out, RPS.
  • Politiques : « la France est blessée », formule rituelle après tragédie.
  • Intellectuels : Cyrulnik et la résilience ; Lacan sur la blessure narcissique ; Despentes.
  • Consultants : « trauma-informed leadership », « psychological safety ».
  • Réseaux sociaux : « healing journey », « inner child », vidéos témoignages.
  • Publicité : crème cicatrisante, hôpital, mutuelle, cabinet de psy.
  • Conversations ordinaires : « il a été blessé, ça se voit », analyse de comptoir.

8. CONTRADICTIONS COURANTES #

La blessure est intime et collective. Visible et invisible. Subie et constitutive. À soigner et à honorer. Permanente et résiliente. C’est ce qu’il faut nommer et ce dont on ne parle pas. C’est l’origine et la cicatrice. C’est privé et politisé.

9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #

Que la généralisation du vocabulaire de la blessure dans le management, la politique, le marketing (« blessure narcissique », « France blessée », « guérir le pays ») banalise un lexique psy qui devrait rester précis. Et que parler de « blessure » à toutes les sauces évacue parfois la responsabilité de ceux qui l’ont causée.

10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #

« Cyrulnik a popularisé le concept de résilience — c’est utile. Mais comme l’a montré Despentes dans King Kong Théorie, parler de “blessure” peut aussi servir à esthétiser une violence subie. Lacan parlait de blessure narcissique pour décrire un mécanisme précis ; aujourd’hui, le mot est utilisé pour tout. La banalisation du vocabulaire psy est un phénomène culturel qui mérite analyse — il fait bien aux uns, fausse beaucoup pour les autres. »

11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #

Blessure : trace d’une violence qu’on raconte une fois cicatrisée, parce qu’avant, on n’avait pas le mot.

12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #

Toute blessure se soigne — c’est ce qu’on dit pour transformer ce qu’on subit en récit qu’on maîtrise.

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