Situation
situation #
1. DÉFINITION REÇUE #
État des affaires à un moment donné, qu’on convoque pour parler économie (« la situation est grave »), politique (« situation internationale »), personnel (« sa situation matrimoniale »), et philosophie (« être en situation »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la situation. »
- « C’est la situation est grave. »
- « C’est devenu une situation intenable. »
- « C’est l’éternelle situation. »
- « C’est la situation économique. »
- « C’est la situation internationale. »
- « C’est analyser la situation. »
- « C’est faire face à la situation. »
- « C’est une situation délicate. »
- « C’est sans précédent dans cette situation. »
- « C’est gérer la situation. »
- « C’est la situation matrimoniale. »
- « C’est dans la situation qu’on est. »
- « C’est l’âme du contexte. »
- « C’est une situation inédite. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Situations (10 volumes d’essais de Sartre, 1947-1976). « Avoir une situation » (place sociale, vieille formule). « Être en situation » (existentialisme sartrien : L’être et le néant, 1943). « Construire des situations » (Internationale Situationniste, 1957-1972 ; Guy Debord). La « situation room » (Maison-Blanche, depuis Kennedy 1961, crise des missiles). La « situation économique » (sondages mensuels, INSEE). La « situation maritale » (état civil). Le « situational leadership » (Paul Hersey et Ken Blanchard, 1969). « Mettre en situation » (formation). « Situation kafkaïenne » (cliché administratif).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Situation / contexte. Situation / circonstances. Stable / instable. Personnelle / collective. Voulue / subie. Grave / banale. Conjoncturelle / structurelle.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut faire face à la situation. »
- « C’est analyser la situation. »
- « C’est l’éternelle situation. »
- « C’est l’âme du contexte. »
- « C’est gérer la situation. »
- « C’est une situation inédite. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La situation est moins un contexte qu’un consentement à se laisser situer. » « Toute société se mesure aux situations qu’elle traverse. » « La situation est l’autre nom du contexte assumé. » « Sans situation, pas d’action ; sans action, plus de situation. » « La situation construite est l’envers de la situation subie. » Convient à un livre de Jean-Paul Sartre (L’être et le néant, 1943), à un essai de Guy Debord (La société du spectacle, 1967), à un texte d’Hannah Arendt (Condition de l’homme moderne, 1958).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « la situation est grave », rituel d’inquiétude ; « point de situation », formule.
- Entreprises : « situational analysis », « SWOT », « situation report » (sitrep), jargon ; situational leadership.
- Politiques : « point de situation » (rituel cabinet) ; « cellule de crise », gestion.
- Intellectuels : Jean-Paul Sartre (L’être et le néant, 1943, “être-en-situation” ; Situations, 10 volumes, 1947-1976) ; Guy Debord et l’Internationale situationniste (1957-1972) ; Hannah Arendt (Condition de l’homme moderne, 1958, sur l’action en situation) ; Maurice Merleau-Ponty (sur la situation incarnée).
- Consultants : « situational analysis », « SWOT analysis » (Albert Humphrey, Stanford, années 1960), jargon massif ; « sitrep » (situation report).
- Réseaux sociaux : « current situation », mèmes ; life status updates.
- Publicité : « adaptez-vous à toutes les situations », argument polyvalence.
- Conversations ordinaires : « la situation est compliquée », évasion ; « tu es dans une drôle de situation », commentaire.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Jean-Paul Sartre, dans L’être et le néant (1943), a forgé l’« être-en-situation » : l’homme n’est pas pur sujet libre flottant ni pur objet déterminé — il est liberté en situation, condition de possibilité de tout choix (on choisit toujours dans des circonstances). Le titre des 10 volumes d’essais Situations (1947-1976) reprend ce concept. Guy Debord et l’Internationale situationniste (fondée juillet 1957, dissoute 1972) ont posé la « construction de situations » comme programme révolutionnaire — créer des moments de vie authentique contre la passivité spectaculaire. La SWOT (Strengths, Weaknesses, Opportunities, Threats) est outil canonique du diagnostic stratégique d’entreprise (Albert Humphrey, Stanford Research Institute, années 1960). Le « situational leadership » (Paul Hersey et Ken Blanchard, 1969 ; Management of Organizational Behavior, 1969) propose que le style de leadership doit s’adapter au niveau de maturité des collaborateurs.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Jean-Paul Sartre dans L’être et le néant (1943), nous ne « sommes » jamais purement libres ni purement déterminés — nous sommes toujours en situation, c’est-à-dire à la fois conditionnés par des circonstances (corps, classe, langue, époque) et libres de leur donner un sens par nos projets. La liberté n’est pas absence de situation, c’est manière de l’assumer. Et que comme l’a posé Guy Debord (Internationale situationniste, 1957-1972), la « situation » contemporaine est dominée par le spectacle — il s’agit moins d’analyser des situations imposées que de « construire » activement des situations alternatives qui rompent avec la passivité spectaculaire.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Jean-Paul Sartre, dans L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique (1943, partie IV chapitre I), a forgé l‘“être-en-situation” — concept central de l’existentialisme. La liberté humaine est situation : conditionnée et conditionnante, jamais pure mais toujours réelle. Les 10 volumes d’essais Situations (Gallimard, 1947-1976, dont Situations philosophiques 1990) reprennent ce concept. Guy Debord (1931-1994) et l’Internationale situationniste (fondée 28 juillet 1957 à Cosio d’Arroscia, Italie ; dissoute en 1972 ; revue Internationale situationniste, 12 numéros 1958-1969) ont posé la “construction de situations” comme programme révolutionnaire — opposée à la passivité spectaculaire. Debord, dans La société du spectacle (1967, 221 thèses), pose : “Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation” (thèse 1). Paul Hersey et Ken Blanchard, dans Management of Organizational Behavior. Utilizing Human Resources (1969 puis nombreuses éditions, ~13 millions d’exemplaires), ont forgé le situational leadership theory. Albert Humphrey (Stanford Research Institute), dans les années 1960, a forgé l’analyse SWOT (Strengths, Weaknesses, Opportunities, Threats). »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Situation : état des affaires qu’on déclare « intenable » d’autant plus volontiers qu’on s’apprête à la laisser durer encore six mois.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
La situation est grave — c’est ce qu’on dit pour préparer l’opinion à des décisions qu’on n’a pas l’intention de prendre.