Regard
regard #
1. DÉFINITION REÇUE #
Action de regarder ou point de vue, qu’on convoque pour parler intimité (« regards croisés »), philosophie (« le regard de l’Autre »), surveillance (« sous le regard de… »), et art (« regard du peintre »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le regard. »
- « C’est sous le regard de… »
- « C’est devenu un regard pesant. »
- « C’est l’éternel regard. »
- « C’est porter un regard. »
- « C’est échanger des regards. »
- « C’est le regard de l’Autre. »
- « C’est le regard des autres. »
- « C’est le regard désaprobateur. »
- « C’est le regard intérieur. »
- « C’est un regard neuf. »
- « C’est croiser le regard. »
- « C’est dans le regard qu’on est. »
- « C’est l’âme du visage. »
- « C’est un regard perçant. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
« Le regard de l’Autre » (Sartre, L’être et le néant, 1943, célèbre scène du voyeur). Le « regard médical » (Foucault, Naissance de la clinique, 1963). Le « regard sociologique » de Bourdieu. La « surveillance » du Panoptique (Bentham, Foucault). Méduse pétrifiée par son propre regard. Les Demoiselles d’Avignon (Picasso, 1907) et le regard frontal. La caméra de surveillance. Le Spectateur (Diderot). « Avoir les yeux dans les yeux ». « Un regard de tueur ». Emmanuel Levinas et le visage. « Sous le regard de Dieu ».
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Regard / vision. Regard / coup d’œil. Bienveillant / sévère. Posé / fuyant. Externe / interne. Individuel / social. Surveillance / contemplation.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut soutenir le regard. »
- « C’est sous le regard de… »
- « C’est l’éternel regard. »
- « C’est l’âme du visage. »
- « C’est un regard neuf. »
- « C’est un regard perçant. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le regard est moins une vision qu’un consentement à être vu. » « Toute société se mesure aux regards qu’elle organise. » « Le regard est l’autre nom de la reconnaissance première. » « Sans regard, pas de présence ; sans présence, plus de regard. » « Le regard intérieur est l’envers du regard porté. » Convient à un livre de Jean-Paul Sartre (L’être et le néant, 1943, scène du regard du voyeur), à un essai de Michel Foucault (Naissance de la clinique, 1963 ; Surveiller et punir, 1975), à un texte d’Emmanuel Levinas (Totalité et infini, 1961, sur le visage).
7. CLicheS PAR MILIEU #
- Médias : « le regard de… » (rubrique), rituel ; « regards croisés », tribune.
- Entreprises : « peer review », « regard extérieur », jargon ; « 360° feedback ».
- Politiques : « regard sur la France », rhétorique de programme ; « regard sociétal ».
- Intellectuels : Jean-Paul Sartre (L’être et le néant, 1943, “le regard d’autrui”) ; Michel Foucault (Naissance de la clinique, 1963 ; Surveiller et punir, 1975, panoptique) ; Emmanuel Levinas (Totalité et infini, 1961, visage) ; Jacques Lacan (stade du miroir, 1949 ; le regard comme objet petit a).
- Consultants : « fresh eyes », « outsider perspective », jargon.
- Réseaux sociaux : « regard caméra » (selfie) ; « eye contact » mémique.
- Publicité : portraits frontaux ; « regard maquillage ».
- Conversations ordinaires : « j’ai pas supporté son regard », anecdote ; « un regard suffit », évocation.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Jean-Paul Sartre, dans L’être et le néant (1943, partie III chapitre I), a forgé l’analyse phénoménologique du « regard d’autrui » par la célèbre scène du voyeur surpris à la serrure — révélation honteuse de soi comme objet pour autrui. Michel Foucault, dans Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical (1963), a posé le « regard médical » comme dispositif épistémique nouveau (fin XVIIIe). Dans Surveiller et punir (1975), il analyse le panoptique de Bentham (1791) comme dispositif de surveillance internalisée. Emmanuel Levinas, dans Totalité et infini (1961), pose le « visage » de l’Autre comme épiphanie qui interpelle éthiquement avant tout regard objectivant. Jacques Lacan a fait du « regard » l’un des quatre « objets petit a » dans son séminaire XI (1964).
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Jean-Paul Sartre dans L’être et le néant (1943, scène du voyeur), le regard d’autrui n’est pas simple perception — c’est l’événement par lequel je découvre que je suis aussi objet pour autrui, ce qui transforme radicalement la structure de ma propre existence (la honte comme révélation ontologique). Et que comme l’a posé Michel Foucault dans Surveiller et punir (1975), le panoptique (Bentham 1791) institue un régime moderne du regard : on n’a plus besoin de regarder en permanence pour produire l’effet de surveillance — il suffit que le sujet sache qu’il peut être vu à tout moment.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Jean-Paul Sartre, dans L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique (1943, troisième partie chapitre I, “L’existence d’autrui”), a forgé l’analyse phénoménologique du regard d’autrui — célèbre scène du voyeur surpris à la serrure (§4) où la honte révèle l’être-objet pour autrui. Michel Foucault, dans Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical (1963), a posé l’émergence du “regard médical” à la fin du XVIIIe siècle (Bichat, Laennec). Dans Surveiller et punir (1975, troisième partie), il analyse le panoptique de Jeremy Bentham (Panopticon, 1791) comme dispositif de visibilité dissymétrique — modèle du pouvoir disciplinaire moderne. Emmanuel Levinas, dans Totalité et infini. Essai sur l’extériorité (1961), pose le “visage” (Visage) de l’Autre comme épiphanie pré-cognitive qui interpelle éthiquement (“tu ne tueras pas”). Jacques Lacan, dans son séminaire XI Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), a fait du regard l’un des quatre “objets petit a”. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Regard : action de regarder qu’on déclare « pesant » d’autant plus volontiers qu’on a soi-même cherché à être regardé.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Le regard des autres — c’est ce qu’on dit pour expliquer qu’on a peur de faire ce qu’on aurait aimé faire de toute façon.