Souffrance
souffrance #
1. DÉFINITION REÇUE #
Douleur physique ou morale, qu’on convoque pour parler médecine (« prise en charge de la souffrance »), travail (« souffrance au travail »), psychologie (« souffrance psychique »), et religion (« la souffrance rédemptrice »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la souffrance. »
- « C’est la souffrance au travail. »
- « C’est devenu une souffrance insoutenable. »
- « C’est l’éternelle souffrance. »
- « C’est la souffrance des innocents. »
- « C’est exprimer sa souffrance. »
- « C’est dans la souffrance. »
- « C’est en souffrance. »
- « C’est la souffrance physique. »
- « C’est sans souffrance. »
- « C’est entendre la souffrance. »
- « C’est partager la souffrance. »
- « C’est dans la souffrance qu’on est. »
- « C’est l’âme de la peine. »
- « C’est une souffrance silencieuse. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Souffrance en France (Christophe Dejours, 1998). « La souffrance des innocents » (problème théologique : épicurean problem of evil, Épicure ~IIIe siècle av. J.-C., Hume Dialogues sur la religion naturelle, 1779). « Les Suppliantes » (Eschyle, 463 av. J.-C.). La Passion du Christ. Le bouddhisme et les quatre nobles vérités (dukkha, souffrance). Schopenhauer (Le monde comme volonté et représentation, 1819 : la vie est souffrance). Le « burn-out » (épuisement professionnel). « Souffrance au travail », « harcèlement moral » (Marie-France Hirigoyen, 1998). « Colis en souffrance » (commerce). Simone Weil (La pesanteur et la grâce, 1947, sur le malheur).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Souffrance / douleur. Souffrance / plaisir. Physique / morale. Personnelle / partagée. Méritée / injuste. Rédemptrice / inutile. Aiguë / chronique.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut écouter la souffrance. »
- « C’est la souffrance au travail. »
- « C’est l’éternelle souffrance. »
- « C’est l’âme de la peine. »
- « C’est partager la souffrance. »
- « C’est une souffrance silencieuse. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La souffrance est moins une douleur qu’un consentement à se laisser éprouver. » « Toute société se mesure à la souffrance qu’elle entend. » « La souffrance est l’autre nom de l’épreuve incarnée. » « Sans souffrance, pas de joie ; sans joie, plus de souffrance. » « La souffrance partagée est l’envers de la souffrance solitaire. » Convient à un livre de Christophe Dejours (Souffrance en France, 1998), à un essai d’Emmanuel Levinas (La souffrance inutile, 1982), à un texte de Simone Weil (La pesanteur et la grâce, 1947).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « souffrance au travail », rituel ; « cri de souffrance », rubrique société.
- Entreprises : « workplace suffering », « moral harassment », jargon RH ; QVT (Qualité de vie au travail).
- Politiques : « souffrance des Français », rhétorique populiste ; « entendre la souffrance ».
- Intellectuels : Christophe Dejours (Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, 1998 ; Travail vivant, 2009) ; Emmanuel Levinas (« La souffrance inutile », Giornale di Metafisica, 1982) ; Simone Weil (La pesanteur et la grâce, posthume 1947 ; L’enracinement, posthume 1949) ; Arthur Schopenhauer (Le monde comme volonté et représentation, 1819) ; Marie-France Hirigoyen (Le harcèlement moral, 1998).
- Consultants : « employee suffering », « workplace wellbeing », jargon ; mesure du Net Suffering Index (rare).
- Réseaux sociaux : « suffering is universal », « pain is not weakness leaving the body », mèmes contradictoires.
- Publicité : « contre la souffrance » (analgésiques, soins) ; causes humanitaires.
- Conversations ordinaires : « c’est insoutenable », plainte courante ; « j’ai souffert », confidence personnelle.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Christophe Dejours, dans Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale (1998), a fondé la psychodynamique du travail française — la « souffrance au travail » comme catégorie analytique (épuisement, suicide, dépression liée au travail). Le suicide à France Télécom (au moins 35 suicides 2008-2009 documentés, procès historique 2019-2020 condamnant les dirigeants) a popularisé la notion. Marie-France Hirigoyen, dans Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien (1998), a forgé le concept de « harcèlement moral » au travail — repris par la loi de modernisation sociale (17 janvier 2002). Emmanuel Levinas, dans « La souffrance inutile » (1982), distingue la souffrance « inutile » des autres (qu’on doit soulager) et l’« usage » que je peux faire de ma propre souffrance pour autrui. Le bouddhisme pose la souffrance (dukkha) au cœur des Quatre nobles vérités (Bénarès, ~5e siècle av. J.-C.). Simone Weil (La pesanteur et la grâce, posthume 1947) distinguait douleur (physique) et malheur (atteinte du sens).
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Christophe Dejours dans Souffrance en France (1998), la « souffrance au travail » n’est pas effet psychologique individuel — c’est résultat structurel de l’organisation néolibérale du travail (évaluation individualisée, benchmarking, isolement, perte du sens collectif). Et que comme l’a posé Emmanuel Levinas dans « La souffrance inutile » (1982), après Auschwitz, l’idée de « théodicée » (justification rationnelle de la souffrance par un sens supérieur) est devenue obscène — toute souffrance d’autrui est radicalement inutile et appelle réponse immédiate, non interprétation rétrospective.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Christophe Dejours, médecin et psychanalyste, dans Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale (1998) puis Travail vivant (deux tomes, 2009), a fondé la psychodynamique du travail française — la souffrance au travail comme résultat de l’organisation néolibérale. Marie-France Hirigoyen, dans Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien (1998, ~500 000 exemplaires), a forgé le concept juridique — repris par la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 (article L1152-1 Code du travail). Les suicides à France Télécom (au moins 35 documentés 2008-2009 sous le plan NExT de Didier Lombard) ont mené au procès historique du “harcèlement moral institutionnel” (2019-2020, condamnations des dirigeants). Emmanuel Levinas, dans “La souffrance inutile” (Giornale di Metafisica, IV, 1, 1982, repris dans Entre nous, 1991), a posé le caractère post-Auschwitz inacceptable de toute théodicée. Simone Weil, dans La pesanteur et la grâce (extraits édités par Gustave Thibon, 1947) puis L’enracinement (posthume 1949), a distingué douleur (corporelle) et malheur (déracinement, perte du sens). Arthur Schopenhauer, dans Le monde comme volonté et représentation (1819, augmenté 1844, 1859), a posé la vie comme souffrance — Volonté insatisfaite, ennui après satisfaction. Le bouddhisme pose dukkha (souffrance) comme première des Quatre nobles vérités (premier sermon du Bouddha à Bénarès, ~5e siècle av. J.-C.). »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Souffrance : douleur physique ou morale qu’on déclare « insoutenable » d’autant plus volontiers qu’on s’apprête à la supporter encore six mois.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Entendre la souffrance — c’est ce qu’on dit pour habiller en geste politique le fait d’avoir hoché la tête.