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Projet

projet #

1. DÉFINITION REÇUE #

Ce qu’on se propose de faire, qu’on convoque pour parler vie professionnelle (« mon projet pro »), management (« mode projet »), existentiel (« projet de vie »), et politique (« projet de société »).

2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #

  • « C’est le projet. »
  • « C’est avoir des projets. »
  • « C’est devenu un beau projet. »
  • « C’est l’éternel projet. »
  • « C’est le projet de vie. »
  • « C’est le projet professionnel. »
  • « C’est le projet de société. »
  • « C’est le projet d’entreprise. »
  • « C’est en mode projet. »
  • « C’est le chef de projet. »
  • « C’est le projet stratégique. »
  • « C’est concrétiser un projet. »
  • « C’est dans le projet qu’on est. »
  • « C’est l’âme de l’ambition. »
  • « C’est un projet ambitieux. »

3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #

L’être et le néant (Sartre, 1943, l’existence comme « pro-jet », Entwurf). Le « projet d’entreprise » (Henri Landier, 1986). Le « mode projet » des managers. Le « chef de projet » et le « PMO ». La méthode agile (manifeste 2001). Le Projet Manhattan (1942-1945, bombe atomique). Le « projet Apollo » (1961-1972, Lune). Le « grand projet » présidentiel. La « société de projet » (Boltanski-Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999). Le « projet de loi » parlementaire. « Avoir des projets » comme injonction.

4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #

Projet / réalisation. Projet / action. Personnel / collectif. Ambitieux / réaliste. Court / long terme. Top-down / bottom-up. Privé / professionnel.

5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #

  • « Faut avoir des projets. »
  • « C’est un beau projet. »
  • « C’est l’éternel projet. »
  • « C’est l’âme de l’ambition. »
  • « C’est concrétiser un projet. »
  • « C’est un projet ambitieux. »

6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #

« Le projet est moins une intention qu’un consentement à se faire devenir. » « Toute société se mesure aux projets qu’elle se donne. » « Le projet est l’autre nom du devenir orienté. » « Sans projet, pas d’action ; sans action, plus de projet. » « Le projet ambitieux est l’envers du projet abandonné. » Convient à un livre de Jean-Paul Sartre (L’être et le néant, 1943), à un essai de Luc Boltanski et Ève Chiapello (Le nouvel esprit du capitalisme, 1999), à un texte d’Albert Hirschman (L’économie comme science morale et politique, 1984).

7. CLICheS PAR MILIEU #

  • Médias : « grand projet », « projet de société », rituels.
  • Entreprises : « project management », « project owner », « PMO », jargon massif.
  • Politiques : « projet de société », gauche ; « grand projet », tout horizon.
  • Intellectuels : Jean-Paul Sartre (L’être et le néant, 1943, « pro-jet » existentiel) ; Luc Boltanski et Ève Chiapello (Le nouvel esprit du capitalisme, 1999, « cité par projets ») ; Martin Heidegger (Être et temps, 1927, Entwurf).
  • Consultants : « project », « roadmap », « deliverables », « milestones », jargon central.
  • Réseaux sociaux : « new project », annonces ; « entrepreneur » comme identité-projet.
  • Publicité : « concrétisez votre projet », rituel bancaire ; « projet immobilier ».
  • Conversations ordinaires : « t’as des projets ? », question ; « j’ai plein de projets », réponse.

8. CONTRADICTIONS COURANTES #

Le « projet » est devenu forme dominante d’organisation du travail et de la vie. Luc Boltanski et Ève Chiapello, dans Le nouvel esprit du capitalisme (1999), ont analysé l’émergence de la « cité par projets » — nouvelle grammaire de la justification depuis les années 1990 où la valeur s’acquiert par enchaînement de projets, par opposition à la carrière stable. Jean-Paul Sartre, dans L’être et le néant (1943), a posé la condition humaine comme « pro-jet » (Entwurf heideggerien) : l’homme se définit par ce qu’il fait advenir. La « société de projet » a précarisé les parcours tout en valorisant l’agilité.

9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #

Que comme l’ont démontré Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme (1999), la « cité par projets » est nouvelle grammaire de la justification capitaliste — la mobilité, l’employabilité, le « réseau » remplacent la carrière. Le projet devient alibi de la précarité. Et que comme l’a posé Sartre dans L’être et le néant (1943), le « projet » authentique n’est pas une liste de réalisations à cocher — c’est l’élan ontologique par lequel l’existence se choisit elle-même.

10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #

« Jean-Paul Sartre, dans L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique (1943), a posé le “pro-jet” (projet, Entwurf heideggerien) comme structure existentielle fondamentale : l’homme se définit par ce qu’il vise (la liberté de choisir précède l’essence). Martin Heidegger avait forgé Entwurf dans Être et temps (Sein und Zeit, 1927). Luc Boltanski et Ève Chiapello, dans Le nouvel esprit du capitalisme (1999), ont théorisé la “cité par projets” comme nouvelle grammaire de la justification néolibérale (à côté des “cités” inspirée, domestique, opinion, civique, marchande, industrielle de Boltanski-Thévenot 1991) — le travail s’organise en succession de projets, l’employabilité remplace la carrière. La méthode agile (Manifeste Agile, février 2001, 17 développeurs à Snowbird, Utah) a généralisé le mode projet en informatique. »

11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #

Projet : ce qu’on se propose de faire qu’on déclare « ambitieux » d’autant plus volontiers qu’on n’a pas encore commencé.

12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #

J’ai des projets — c’est ce qu’on dit pour donner du sens à un présent qui en manque, en le suspendant à un futur qu’on n’aura pas.

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