Chef
chef #
1. DÉFINITION REÇUE #
Personne qui dirige, qu’il s’agisse d’un État, d’une équipe ou d’une cuisine, et qu’on imagine alternativement décideur courageux et tyran insupportable.
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est le chef. »
- « C’est lui le chef. »
- « Faut un chef. »
- « Sans chef, pas de cap. »
- « Chef de famille, chef d’entreprise. »
- « C’est le chef de gare. »
- « C’est le chef étoilé. »
- « C’est un chef cuisinier. »
- « C’est le chef de la nation. »
- « C’est le chef de l’État. »
- « C’est le chef du parti. »
- « C’est un mauvais chef. »
- « Faut respecter le chef. »
- « Sans chef, le chaos. »
- « C’est devenu une figure désuète, le chef. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
La toque blanche du chef cuisinier. Le képi du chef militaire. Le costume du chef d’État. Le tablier blanc. La photo officielle du président. La table dressée par le chef. La fanfare derrière le chef d’orchestre. La main qui dirige. Le marteau du commandant. Le badge « chef ». Top Chef à la télé. Le « chef, oui chef ! ».
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Chef / leader. Chef autoritaire / bienveillant. Chef de famille / d’entreprise / d’État. Verticale / horizontale. Hiérarchique / collaboratif. Chef étoilé / cantine. Chef éclairé / dictateur. Vrai chef / suiveur.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut un chef. »
- « Mais qui écoute. »
- « Sans chef, pas de cap. »
- « Trop de chef tue le chef. »
- « C’est le chef qui tranche. »
- « Le chef se mérite. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« Le chef est moins celui qui décide que celui qu’on consent à suivre. » « Tout chef est l’ombre portée d’un collectif. » « Sans chef, l’horizon devient un brouillard. » « Le bon chef sait quand cesser de l’être. » « Le chef est l’autre nom de la responsabilité concentrée. » Convient à un livre de management, à un essai sur le pouvoir, à un séminaire de leadership.
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « le chef de l’État », « le chef étoilé », « le chef de bande ».
- Entreprises : « chef de service », « chef de projet », « chief X officer ».
- Politiques : « chef de l’État », « chef du gouvernement », « chef du parti ».
- Intellectuels : Weber sur l’autorité charismatique ; Hannah Arendt sur le commandement.
- Consultants : « leadership », « executive presence », « C-suite ».
- Réseaux sociaux : Top Chef, MasterChef, mèmes du « yes chef ! ».
- Publicité : Top Chef, surgelés Picard « avec un chef », Knorr « pour les chefs ».
- Conversations ordinaires : « mon chef est nul », plainte universelle.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
Le chef est indispensable et oppressant. Décideur et écouteur. Charismatique et démocratique. Autoritaire et bienveillant. Légitime et illégitime. Tout le monde veut être chef et tout le monde se plaint du sien. Le chef vertical est obsolète, mais on en réclame partout.
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que la critique du « chef autoritaire » des années 70 a été récupérée par le management contemporain en figure du « leader bienveillant » — qui exerce le même pouvoir, en moins visible. Comme l’ont montré Boltanski et Chiapello, la critique du chef hiérarchique a permis l’émergence d’une autorité diffuse, plus efficace.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Max Weber distinguait trois types d’autorité : traditionnelle, charismatique, légale-rationnelle. Le chef contemporain en mélange les trois — c’est ce qui le rend si efficace. Hannah Arendt a vu, dans La crise de la culture, comment l’autorité s’est dissoute en pouvoir et persuasion. Aujourd’hui, on parle de “leader”, pas de “chef” — c’est un changement de vocabulaire qui dit beaucoup : on accepte le pouvoir s’il fait semblant de ne pas en être un. »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Chef : personne qui décide pour les autres, et qu’on appelle aujourd’hui « leader » pour ne pas avoir à reconnaître ce qu’elle fait.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Faut un chef — c’est ce qu’on dit pour réclamer la décision, et qu’on évoque aussitôt pour s’en plaindre.