Tragédie
tragédie #
1. DÉFINITION REÇUE #
Drame à dénouement funeste, qu’on convoque pour parler théâtre antique (« tragédie grecque »), événement dramatique (« tragédie aérienne »), philosophie (« sens tragique »), et politique (« tragédie nationale »).
2. CE QU’ON DIT TOUJOURS #
- « C’est la tragédie. »
- « C’est une vraie tragédie. »
- « C’est devenu une tragédie nationale. »
- « C’est l’éternelle tragédie. »
- « C’est une tragédie humaine. »
- « C’est tragique. »
- « C’est la tragédie grecque. »
- « C’est éviter la tragédie. »
- « C’est la tragédie des communs. »
- « C’est sans tragédie. »
- « C’est une tragédie en trois actes. »
- « C’est une tragédie évitable. »
- « C’est dans la tragédie qu’on est. »
- « C’est l’âme du destin. »
- « C’est une terrible tragédie. »
3. IMAGES ET MÉTAPHORES OBLIGATOIRES #
Œdipe roi (Sophocle, ~430 av. J.-C.). Antigone (Sophocle, ~441 av. J.-C.). L’Orestie (Eschyle, 458 av. J.-C., trilogie). Médée (Euripide, 431 av. J.-C.). La Poétique d’Aristote (~335 av. J.-C. : mimésis, catharsis, hamartia, six parties). Phèdre (Racine, 1677). La naissance de la tragédie (Nietzsche, Die Geburt der Tragödie, 1872). « La tragédie des communs » (Garrett Hardin, The Tragedy of the Commons, Science, 13 décembre 1968). « Tragique de Vichy », « tragédie algérienne » (rhétorique politique). Tragédie du Heysel (29 mai 1985, 39 morts). « The Tragic and the Comic ». Le « sens tragique » (Unamuno, Del sentimiento trágico de la vida, 1913).
4. FAUX DÉBATS ET OPPOSITIONS FACILES #
Tragédie / comédie. Tragédie / drame. Antique / moderne. Évitable / fatale. Personnelle / collective. Réelle / théâtrale. Sens / non-sens.
5. MORALES PRÊTES À L’EMPLOI #
- « Faut éviter la tragédie. »
- « C’est une vraie tragédie. »
- « C’est l’éternelle tragédie. »
- « C’est l’âme du destin. »
- « C’est une tragédie humaine. »
- « C’est une terrible tragédie. »
6. PHRASES PSEUDO-PROFONDES #
« La tragédie est moins un drame qu’un consentement à se laisser emporter. » « Toute société se mesure aux tragédies qu’elle accepte. » « La tragédie est l’autre nom du destin assumé. » « Sans tragédie, pas de catharsis ; sans catharsis, plus de tragédie. » « La tragédie antique est l’envers de la tragédie moderne. » Convient à un livre de Friedrich Nietzsche (La naissance de la tragédie, 1872), à un essai d’Aristote (Poétique, ~335 av. J.-C.), à un texte de George Steiner (La mort de la tragédie, 1961).
7. CLICHÉS PAR MILIEU #
- Médias : « terrible tragédie », gradient emphatique ; « tragédie nationale », deuil collectif.
- Entreprises : Hardin’s tragedy (économie environnementale, commons) ; crisis management.
- Politiques : « tragédie de Vichy », « tragédie algérienne », rhétorique d’analyse historique.
- Intellectuels : Aristote (Poétique, ~335 av. J.-C.) ; Friedrich Nietzsche (La naissance de la tragédie au sortir de l’esprit de la musique, 1872) ; George Steiner (La mort de la tragédie, The Death of Tragedy, 1961) ; Walter Kaufmann (Tragedy and Philosophy, 1968) ; Garrett Hardin (The Tragedy of the Commons, Science, 1968) ; Miguel de Unamuno (Le sentiment tragique de la vie, 1913).
- Consultants : « tragedy of the commons », outil pédagogique de l’économie environnementale.
- Réseaux sociaux : « what a tragedy », hyperbole ; tragédies en direct (Twitter post-attentats).
- Publicité : peu présent.
- Conversations ordinaires : « quelle tragédie », hyperbole du quotidien ; « c’est tragique », emphase familière.
8. CONTRADICTIONS COURANTES #
La tragédie grecque (concours dionysiaques à Athènes, ~Ve siècle av. J.-C.) reposait sur trois auteurs canoniques : Eschyle (525-456, ~80 pièces dont 7 conservées : Les Perses, Les Sept contre Thèbes, Les Suppliantes, L’Orestie trilogie), Sophocle (~496-406, ~120 pièces, 7 conservées : Antigone, Œdipe roi, Électre, Ajax, Les Trachiniennes, Philoctète, Œdipe à Colone), Euripide (~480-406, ~90 pièces, 19 conservées : Médée, Bacchantes, etc.). Aristote, dans la Poétique (~335 av. J.-C.), a forgé la théorie : mimésis (imitation), muthos (intrigue), katharsis (purification), hamartia (erreur tragique), unités du temps et de l’action (unité de lieu ajoutée par les classiques français au XVIIe). Friedrich Nietzsche, dans La naissance de la tragédie au sortir de l’esprit de la musique (1872), a posé la tragédie grecque comme synthèse d’Apollon (mesure, individuation) et Dionysos (ivresse, dissolution). George Steiner, dans La mort de la tragédie (1961), a posé que la tragédie au sens fort est morte avec la modernité — la catharsis requiert des dieux ou un destin que la modernité ne reconnaît plus. Garrett Hardin, dans The Tragedy of the Commons (Science, 13 décembre 1968), a forgé une métaphore économique très influente sur les biens communs — analyse contestée par Elinor Ostrom (Governing the Commons, 1990, Nobel 2009).
9. CE QUE CES CLICHÉS EMPÊCHENT DE PENSER #
Que comme l’a démontré Friedrich Nietzsche dans La naissance de la tragédie (1872), la tragédie grecque n’est pas seulement spectacle de douleur — elle est dispositif qui rend supportable l’horreur du réel par sa transfiguration esthétique (synthèse apollinien-dionysiaque). Et que comme l’a démontré Elinor Ostrom dans Governing the Commons (1990, Nobel 2009), la « tragédie des communs » de Hardin (1968) n’est pas une fatalité universelle — Ostrom a documenté empiriquement de nombreux cas où des communautés gèrent des ressources communes durablement, sans privatisation ni étatisation, par des règles locales.
10. VERSION « PERSONNE QUI VEUT PARAÎTRE INTELLIGENTE » #
« Aristote, dans la Poétique (~335 av. J.-C., chapitre 6), définit la tragédie : “imitation d’une action noble et complète, d’une certaine étendue, dans un langage relevé d’assaisonnements… par des personnages en action et non par le récit, et qui par la pitié et la frayeur opère la purgation propre à pareilles émotions” (katharsis). Six parties : muthos (intrigue), éthè (caractères), dianoia (pensée), lexis (élocution), melopoiia (mélopée), opsis (spectacle). Friedrich Nietzsche, dans La naissance de la tragédie au sortir de l’esprit de la musique (Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik, 1872, premier livre), a posé la dualité Apollon (mesure, individuation) / Dionysos (ivresse, dissolution) — synthèse dans la tragédie grecque, brisée par Socrate-Euripide (la mort de la tragédie). George Steiner, dans La mort de la tragédie (The Death of Tragedy, 1961), a posé que la modernité n’a plus accès au “tragique” — Racine et Shakespeare seraient les derniers tragiques (Phèdre 1677, King Lear 1606). Garrett Hardin, dans “The Tragedy of the Commons” (Science, vol. 162, 13 décembre 1968), a forgé l’expression économique. Elinor Ostrom (1933-2012, prix Nobel d’économie 2009, première femme à recevoir ce prix), dans Governing the Commons. The Evolution of Institutions for Collective Action (1990), a empiriquement réfuté Hardin — sept principes de gouvernance durable des communs (limites claires, règles adaptées, choix collectif, contrôle, sanctions graduées, résolution de conflits, reconnaissance externe). »
11. ENTRÉE SATIRIQUE FINALE #
Tragédie : drame à dénouement funeste qu’on déclare « terrible » d’autant plus volontiers qu’elle est arrivée à quelqu’un d’autre.
12. RÉSUMÉ DU LIEU COMMUN CENTRAL #
Une vraie tragédie — c’est ce qu’on dit pour donner à un événement médiatique l’aura d’une œuvre d’Eschyle.